
La mère de Madame F. est dans un EHPAD (Etablissement d’hébergement pour les personnes âgées dépendantes) depuis moins de 5 mois. Déjà, elle est amaigrie, affaiblie. Entrée fortement dépendante, ses difficultés d’expression et de compréhension empirent. Depuis peu, elle est devenue incontinente. Elle est victime, comme des milliers de personnes dépendantes (personnes âgées, handicapés, malades mentaux...) de « maltraitance passive » – ou maltraitance ordinaire.
Madame F. a contacté La Riposte après que l’assistante de vie qu’elle a embauchée pour prendre soin de sa mère (en complément du personnel de l’établissement) l’a retrouvée par terre baignant dans son urine. La maltraitance passive se décline de diverses manières : brutalité lors des toilettes,faute de temps, hygiène insuffisante, paroles humiliantes, dénutrition liée à l’absence d’aide lors de la prise des repas, infantilisation, ou encore soins forcés.
Les rapports et les témoignages sur ces violences physiques et morales se multiplient. Tel cet homme de 76 ans qui explique : « J’avais maigri de trois kilos. Ce n’était pas normal, alors le docteur m’a envoyé passer une radio. “Monsieur R., vous avez une bricole”. […] C’est comme ça qu’on m’a annoncé gentiment que j’avais un cancer. » [1] Ou cet homme de 87 ans, amputé d’une jambe, qui, gêné d’être lavé et habillé par une femme très jeune, s’est vu répondre : « Te fais pas de bile ni d’illusions, tu feras fuir les femmes ».
La mère de Madame F. subit, elle aussi, cette maltraitance quotidienne. Au début, les aides soignantes ne lui mettaient pas son appareil dentaire. Puis, lorsque Madame F. a insisté, elles le lui mettaient mais ne le lui enlevaient pas, la nuit. Finalement, l’appareil s’est cassé. Aucun dentiste ne se déplace en maison de retraite. Pour palier le manque de coordination entre les équipes soignantes, Madame F. a fini par afficher, dans la chambre de sa mère, les conseils et consignes la concernant : des choses simples, comme le fait qu’elle a l’épaule fragile et qu’il faut donc faire attention lorsqu’on la déplace. Malheureusement, sa mère a une petite corpulence et, pour gagner du temps, malgré les consignes de l’établissement, une seule aide soignante l’aide à se déplacer, au lieu de deux. Car l’origine du problème est clairement identifiée : le manque de personnel. Comment ne pas brusquer ces personnes âgées, et comment prendre en compte les besoins singuliers de chacun, lorsqu’il n’y a que deux aides soignantes pour coucher 80 personnes, sur deux étages ? Comment être disponible pour écouter lorsqu’on est épuisé, stressé ou sous pression ?
Parallèlement aux témoignages des patients, certains salariés se mobilisent et commencent à parler : erreurs de médicaments à cause de la fatigue, personnel de ménage réalisant des toilettes pour remplacer des aides soignantes... Comment ne pas passer, petit à petit, de soignant à gardien ?
Evidemment, les causes et les solutions ne sont pas exactement les mêmes selon que l’on parle des EHPAD publics, associatifs ou privés. Mais, au regard des « réformes » de la santé et des retraites visant à ouvrir tous ces secteurs aux capitalistes, on peut s’attendre à ce que la réforme sur la dépendance, « priorité du gouvernement » pour 2011, continue de détruire le service public en l’offrant aux grands groupes privés. Déjà, entre 1996 et 2003, le nombre de places dans les maisons de retraite du secteur privé a augmenté de 21 %, alors qu’il n’augmentait que de 4 % pour le secteur public. En 2003, 42 % des EHPAD relevaient du privé.
Les capitalistes ne s’y trompent pas. Oubliant bien vite que l’on parle d’êtres humains, de nos parents et grands-parents, le site internet defiscalisation-ehpad.fr se réjouit que le nombre des plus de 85 ans va presque doubler d’ici 2020, dont 35 % de personnes lourdement dépendantes. Parlant d’un marché connaissant un développement très important, il rappelle que « les EHPAD sont un des investissements les plus rentables dans l’immobilier » ! Enfin, il conclut : « Mieux qu’une défiscalisation, l’investissement dans un EHPAD est aujourd’hui le meilleur moyen pour se constituer une retraite complémentaire non fiscalisée », avec une rentabilité de 5 à 6 %.
Jacques Dellard, président du groupe Oméga, qui regroupe une dizaine d’EHPAD, prévoit déjà la suite : se rendant compte qu’une forte partie de la population n’a pas les moyens de « bénéficier des prestations de ses établissements », il parle d’ouvrir « des maisons de retraite low-cost » ! [2] De quoi faire rêver de nombreux capitalistes ! Effectivement, l’investissement est très rentable. En plus des indemnités payées par les patients ou leur famille, qui peuvent dépasser 2000 euros par mois, ces établissements reçoivent de fortes dotations du Conseil Régional et de la sécurité sociale, qui couvrent une grande partie de la masse salariale.
Mais plutôt que d’embaucher davantage de personnes qualifiées, ce qui ferait baisser la sacro-sainte rentabilité de l’établissement, les capitalistes de ce secteur préfèrent mettre sous pression le personnel, ce qui amène inéluctablement au développement de la maltraitance passive : atteinte directe à l’intégrité physique et morale des personnes dépendantes et à leur dignité. La Riposte envisage de publier une enquête plus détaillée et approfondie, lors d’un prochain numéro. Nous lançons donc un appel à témoignages. N’hésitez pas à nous faire part de vos expériences par mail à redaction@lariposte.com ou par courrier à La Riposte, BP 80378 - 75869 Paris Cedex 18.
Romain Kosellek (PCF Paris 18e)
[1] Cité d’une étude de 2005 de la DREES (Direction de la recherche des études de l’évaluation et des statistiques
[2] Interview sur objectifnews.tv
Vos réactions...
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 24 janvier 2011, par BrunoMais rassurez-vous, le gouvernement s’occupe de tout, avec la nouvelle loi sur la fin de vie, il résoudra souffrance, maltraitance et coûts sur les finances publiques. Quand le Capitalisme pense à vous, c’est pour le pire !
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 25 janvier 2011, par Jean-louis CharlotLe pire est que tout est de la faute de l’autre : l’EHPAD se retourne contre le Conseil général, qui se retourne contre l’Etat, l’Agence régionale de Santé, etc. La maltraitance est insidieuse, rarement prouvable, d’autant que les familles ne sont souvent là que le week-end..... Et c’et le désert : impossible de parler à un responsable, sauf l’infirmière, souvent seul cadre de garde, sur qui tout retombe. Il faut imposer la résidence d’un cadre d’astreinte sur place .Le Conseil de la Vie Sociale ne peut être là en permanence pour entendre les doléances et les transmettre à l’Administration, avec un décalage préjudiciable au résident.
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 8 février 2011Je trouve votre article extrêmement juste (je suis moi-même directrice de structures médico-sociales publiques). L’érosion au fil des ans des moyens accordés mettent en danger la sécurité des résidents et démotivent le personnel. A noter dans ces établissements un fort absentéisme (notamment dans le public) ou un turn over important dans le secteur privé, qu’il soit ou non à but lucratif. Cet état de fait peut être abominable à vivre au quotidien pour la directrice que je suis, ainsi que pour de nombreux collègues sommés de se taire. Malheureusement, ni les agences régionales de santé et encore moins les familles ne disposent de véritable levier pour enrayer le désengagement grandissant de l’Etat vis-à-vis des EHPAD, au profit de groupes privés très "intéressés" par le grand âge.
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 6 août 2011je suis aide soignante dans un ephad.
Ce matin nous n’ étions que 3 pour faire les toilettes de 28 personnes, servir les petits déjeuners et les débarrasser, changer les pichets d’ eau des chambres, faire les lits, ouvrir les volets, vider les poubelles et les sacs de linge.. puis installer ces " résidents " en salle à manger, les aider à manger, donner les médicaments, puis servir le repas et les cafés, tout débarrasser, raccompagner les résidents en chambre, nettoyer la salle de restauration et la cuisine, faire la vaisselle et noter sur l’ ordi tout ça.. à 3 soignantes pour 28 personnes âgées dépendantes..
2 précisions :
- pendant toute la matinée les sonettes de gens qui appelaient n’ arrétaient pas, mais on on ne pouvait pas y répondre.-, trop débordées.
j’ ai fini à 14h50 au lieu de 14h20 ( horaire écrit sur mon contrat ) .bref : 1 demie heure de BÉNÉVOLAT.
et aucune de nous trois n’ a fait de pause, ni pour boire un céfé, ni pour manger, ni pour aller aux toilettes.
J’ ai mangé chez moi à 15h30. ( j’ étais levée depuis 5h30 )
Demain on remet ça !
et j’ en suis dégoutée d’ avance !!
PS : le pire c’est qu’ avec la peur du chômage, on n’ ose pas se plaindre... et quand on se plaint c’est bien sûr nous qui sommes pas assez rapides, mal organisées, ... " pourquoi d’ autres y arrivent ?!! "
( en zappant tout le côté relationnel et douceur, c’est vrai qu’ on va légèrement plus vite ..)
QUE FAIRE ????
Barbara
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 9 mars 2012, par Patricia du sudEtant à la recherche d’un emploi et surtout voulant être utile et donner de l’attention aux personnes âgées, j’ai postulé à la maison de retraite près de chez moi. J’ai été accepté en CDD pour des remplacements d’aide soignante bien qu’étant non diplômée... Ma joie s’est vite transformée en tristesse en voyant le peu de respect et de moyens qu’on accorde à nos ainées (et ça fait que 4 jours que je travaille)... Comment voulez vous que chaque resident soit traité avec douceur et attention alors qu’il faudrait doubler voir tripler le nombre d’aide soignante ? Je me suis fait réprimandée pendant la toilette, car j’ai servi à de l’eau à un résident qui avait soif... Pas le temps ! Idem pour le brossage des dents et des dentiers ! Pas le temps ! La plupart des résidents très âgées ne reçoivent aucune visite... Alors qui va se plaindre ? le personnel ? trop peur de perdre leur place ! Il suffit pourtant de faire un tour rapide d’inspection de leurs ongles, leurs oreilles, leurs doigts de pied et de leur dents et dentier rempli de tartre et de leur dents jamais lavés pour voir qu’il y a un vrai problème. Et je ne parle pas de l’état de leur fauteuil roulant, qui nécessiterait un nettoyage au karcher tant la nourriture s’est inscrutée dans tous les interstices du fauteuil....
La maltraitance vient d’abord du manque du personnel et non du personnel non qualifié.... (pour preuve, ce sont des aides soignantes qui m’ont fait le reproche de laver les dents, dentiers et de répondre aux demandes des résidents).
Je suis attristée mais j’ai bien peur, qu’après quelques mois à ce rythme, je trouverai tout cela normal et accepterai sans rien dire la situation. Que dois je faire ? Quel recours ai-je pour que les effectifs soient doublés ? Apparemment, rien ne bouge alors que des demandes ont été faites au niveau de la direction ? Où est ce que ça bloque ? J’ai mal pour ses pauvres personnes dépendantes vivant ce cauchemar quotidiennement.
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 30 mars 2012, par paris premièreJe travaille moi-même dans une maison de retraite située dans le Périgord et faisant partie d’un groupe privé de la région qui en possède une dizaine. Etant du côté administratif je constate que le montant des pensions sert essentiellement à payer le crédit des immeubles dont le propriétaire à travers des SCI est le PDG du groupe.
Les infirmières sont payées grâce aux subventions de la région. Quant au reste du personnel il est payé au mieux au minima.
Pas de primes ni de participations aux résultats.
Les pensionnaires sont traités avec négligeance, les vêtements ne sont pas changés même avec des tâches de nourriture. Les attentions type sourire sont fonction du niveau social de la personne.
Trop de pleurs ou de cris = piqure pour calmer !
Les personnes qui paient avec retard sont relégués dans les chambres sans confort et à plusieurs.
Par contre la direction se paie plus de 25 000 euros par mois à deux.
En fait, nous sommes dans un système où l’état et les retraites des petits vieux qui proviennenet finalement aussi de l’état servent à enrichir une mafia locale et a priori avec l’accord de tous.
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 1er mai 2012, par LEROJ’espère ne pas finir mes jours dans un de ces établissements.
Ces maisons sont des boîtes à fric et malheureusement il n’y a pas assez de contrôle, les dirigeants se remplissent les poches au détriments de ces pauvres personnes qui n’attendent que la mort. Tout ce que l’on nous montre (reportage TV ou autre) ne sont que vitrine , il faut y travailler pour voir l’envers de décor !
La DDASS devrait effectuer des visites inopinées.
Les maisons de retraite : maltraitance, sous-effectifs – et gros profits !
Le 24 mai 2012, par esskissJe suis également aide soignante dans une Maison de retraite privée et je confirme le post de Barbara datant de l’année dernière : Nous avons 32 résidents et nous sommes souvent 3 AS pour pouvoir aux toilettes, petits dejeuners, changements des draps et ramassage du linge, aides au repas, accompagnements aux toilettes et si l’animatrice n’est pas la, nous devons également pourvoir aux animations et si nous le refusons nous sommes taxés de ne pas vouloir prendre part a la vie de l’établissement, je ne parle pas des travaux relevants d’un homme d’entretien ( que nous n’avons pas evidemment) alors que leurs fauteuils roulants mériteraient plutôt d’être nettoyés tous les jours.... a ce que cela tienne ! A nous de trouver le temps de le faire aussi !
Le turn over est impréssionnant mais personne ne semble se poser de questions , quand a celles qui restent il n y a pas de cadre r qui ouvre une oreille attentive aux problèmes qui s’accumulent et surtout a qui s’adresser vraiment lorsqu’on constate des maltraitances..... je crois que tout le monde est responsable par le jeu des sourdes oreilles et on finit inlassablement par entendre que ce sont les familles qui sont difficiles a gérer..... ou le personnel qui n’est jamais satisfait