Chers camarades,
Il ne s’agit pas d’entrer dans une polémique au sujet de Lacan, mais je voudrais essayer d’expliquer deux ou trois points.
Je ne crois pas qu’on puisse dire que Lacan ou que les lacaniens soient mystiques.
Je reconnais que l’enseignement de Lacan, comme beaucoup de choses en psychanalyse, n’est pas simple, mais ce n’est pas une raison pour penser qu’il s’agit là de mysticisme ou d’idéalisme.
Lacan a, en effet, accordé une grande place à la question du langage et de la parole dans son travail, certainement au point de concevoir le langage comme structurant les rapports sociaux. Mais, avant de tirer des conclusions hâtives, je vous propose de poser la question autrement. Si nous imaginons un monde sans langage, les rapports sociaux y seraient-ils structurés et si oui, le seraient-ils de la même façon ? Y-aurait-il même des rapports sociaux ? Je n’en suis pas sûre. N’y a-t-il pas une nécessité sociale à l’apparition du langage ?
De plus, si la langue d’une société peut structurer les rapports sociaux, ce n’est que dans la mesure où l’équivoque existe entre certains mots et non entre d’autres mots, mais peut exister entre ces derniers, dans d’autres langues. L’inconscient interprète ces équivoques qui ne sont pas les mêmes d’une langue à une autre, mais qui existent dans une langue, qui a pour vocation de mettre en relation des individus. C’est pourquoi, en fonction de l’évolution des mœurs, des rapports sociaux, la langue change, ainsi que ses équivoques qui expriment des réalités sociales refoulées, inconscientes. L’inconscient interprète ces équivoques de la langue, qui structurent, dans une certaine mesure, les rapports sociaux en exprimant des réalités sociales refoulées, dont le sujet tient compte inconsciemment dans son rapport à l’autre. Par ailleurs, Lacan n’a jamais nié que le mode de production puisse déterminer les rapports sociaux dans la société. A ce propos, je ne pense pas qu’un lacanien s’opposerait à l’idée que la langue puisse être déterminée par des rapports de production. Simplement, Lacan souligne le fait que la langue, dans son évolution et par les équivoques qu’elle permet, exprime des réalités refoulées, que l’inconscient interprète et qui structurent inconsciemment nos rapports sociaux. Structurer des rapport sociaux ne veut pas dire les déterminer. Les réalités sociales qui s’expriment inconsciemment par l’équivoque de la langue, structurent les rapports sociaux en ce que nous obéissons plus ou moins à certaines règles, conscientes ou inconscientes, que la langue que nous utilisons nous permet d’établir et dont elle témoigne. La loi sociale n’est possible que parce que nous parlons et que nous pouvons l’énoncer. La parole, le langage et le signifiant structurent donc bien nos rapports sociaux. Mais ce n’est pas parce que la langue structure nos rapports sociaux qu’elle les détermine. Ce qui détermine nos rapports sociaux, je suis d’accord, semble bien plus relever de la question du mode de production.
En ce qui concerne les mathématiques, ce n’est pas parce que « les astrologues, tireurs de carte ou autres diseuses de bonnes aventures » utilisent les chiffres et le calcul qu’ils font ce qu’on appelle de la mathématique, loin de là. De plus, je ne crois pas qu’on reprocherait aux ingénieurs qui fabriquent des fours à micro-onde et modélisent mathématiquement le fonctionnement des machines qu’ils conçoivent, d’être des mystiques. De la même façon, je ne vois pas en quoi la représentation topologique de structures ou de fonctionnements psychiques est mystique.
Il existe, à mon sens, de grands points de convergence entre la psychanalyse et le marxisme. Ne serait-ce que parce que Lacan, lui-même disait : "L'inconscient, c'est le social", preuve que la psychanalyse ne reste pas une science de l'individu mais prend en compte le déterminant social de la problématique individuelle. Par exemple, le surmoi, en psychanalyse, constitue les exigences du monde extérieur, c'est-à-dire de la société, qui sont, me semble t-il, aussi, à relier avec les conditions matérielles d'existence.
Il est évident que les conditions matérielles d'existence déterminent nos pensées, nos actions. Mais, même si en dernière instance, pour Marx, c'est l'infrastructure qui détermine la superstructure, celui-ci n'exclut pas, bien au contraire, que la superstructure ait une influence sur l'infrastructure.
Tout l'art, la créativité, etc. dans un système de production capitaliste sont bourgeois. Même le marxisme est une idéologie bourgeoise, dans la mesure où il est le produit du capitalisme et que le capitalisme contient en lui-même les germes du socialisme.
Pour revenir à la psychanalyse... Beaucoup de psychanalystes s'interrogent aujourd'hui sur les origines sociales des symptômes actuels. Ce qui parait logique puisque le surmoi, qui empêche le sujet d'accéder à son désir, est constitué des injonctions de la société, au fond de ce qu'en terme marxiste, on pourrait appeler la superstructure bourgeoise et son influence sur nos façons d'agir et de penser.
Or, ce que constatent les psychanalystes, c'est que parallèlement au développement actuel d'un certain nombre de pathologies telle que la dépression et les addictions, les exigences sociales et surmoïques qui s'imposent aux sujets sont celles d'une jouissance sans limites. On peut d'ailleurs voir les effets de ce type d'exigences sociales dans le développement des spas, la multiplication des régimes, des beuveries, des sectes baba cools, le recul des institutions symboliques bourgeoises tel que le mariage et surtout dans le refus de tout engagement subjectif. Cette jouissance sans limites semble, ici, venir boucher le trou, la faille subjective, qui ouvre la question de son désir, à tout sujet. Voilà pourquoi, d’un point de vue individuel, elle semble mettre nos sujets contemporains dans une position embarrassée.
En tant que marxistes, leurs constats devraient, je pense, nous intéresser de près. En effet, que peut bien exprimer ce symptôme social ? Si l'on prend un peu de distance avec cette actualité, on constate que le même type de symptôme a pu exister au moment de la chute de l'empire romain, dans une certaine "libéralisation" des mœurs. Cette réflexion de nos amis psychanalystes à propos des causes sociales des symptômes de leurs patients pourrait venir, pour nous, marxistes, souligner la décadence du système capitaliste par exemple.
La psychanalyse est donc bien une discipline éminemment politique en ce qu'elle n'est pas dupe des exigences surmoïques du social et met le sujet face à son propre désir.
Par exemple, l'écologie excelle dans l'art de sommer le sujet de jouir. En effet, pour nos amis psychanalystes, le sujet est appelé constamment à jouir dans la société, c'en est même devenu une norme sociale ! Mais le sujet qui jouit sans limite, paye sa jouissance de sa culpabilité (inconsciente). L'écologie, qui pourrait constituer l'envers de cet appel à la jouissance, nous appelle à jouir avec éthique, au fond, c'est-à-dire avec quelques limites, ne pas trop polluer, manger des aliments bons pour la santé, etc. Mais, ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'elle introduit dans son appel à jouir avec éthique, un appel à une jouissance encore plus forte, à manger mieux, de meilleure qualité, en somme, à augmenter la qualité de notre jouissance. En tenant un soi-disant discours sur une jouissance éthique, elle renforce, elle renchérit dans l'injonction du savoir jouir ! Elle essaye donc là de résoudre, en un tour de magie, le conflit psychique qui réside entre la jouissance et la culpabilité qui en résulte. Pour jouir davantage et ne plus s’en sentir coupable, il faut être écolo ! Ça évite, une fois de plus, au sujet, de se poser la question de son désir… Voila pourquoi le sujet contemporain est, semble-t-il, assez réceptif à ce type de discours, qui lui fait oublier, par la même occasion, la décadence du capitalisme et la nécessité de changer de système.
Mais ce raisonnement ne marche qu’un temps parce que la jouissance éthique devient vite anorexie, hyper contrôle de la jouissance (qui constituent eux-mêmes une forme de jouissance sans limite), et cette souffrance, qui vient chatouiller le sujet, comme un retour du réel, peut aussi le faire réagir et comme certains alcooliques qui ont touché le fond et décident d’un seul coup d’arrêter par la pulsion de vie, les travailleurs pourraient bien finir par faire la révolution !
Fraternellement,
Raphaëlle