Pour en revenir à nos moutons, Engels, à la suite de Morgan,affirme à plusieurs reprises (je cite de mémoire) que "le conflit entre les sexes est inconnu dans toute la préhistoire", que la femme "y avait une situation fort considérée", qu'il y avait "prédominance des femmes dans toute la préhistoire", jusqu'à la "Barbarie supérieure", c'est-à-dire l'âge des métaux. Or, oui, je le maintiens, des centaines d'informations ultérieures ont heurté de front cette conception. Tous les horticulteurs ne traitent pas leurs femmes comme les Iroquois, tant s'en faut.
Je peux maintenant affirmer avec certitude que tes propos contiennent un "zeste" de déformation des propos d'Engels.
La famille appariée, trop faible par elle-même et trop instable pour rendre nécessaire ou seulement désirable une économie domestique particulière, ne dissout nullement l'économie domestique communiste, héritée des temps antérieurs. Mais l'économie domestique communiste signifie la prédominance des femmes dans la maison, tout comme la reconnaissance exclusive de la mère en personne, étant donné qu'il est impossible de connaître avec certitude le véritable père, elle signifie une très haute estime des femmes, c'est-à-dire des mères. C'est une des idées les plus absurdes qui nous aient été transmises par le siècle des lumières que l'idée selon laquelle la femme, à l'origine de la société, a été l'esclave de l'homme. Chez tous les sauvages et tous les barbares du stade inférieur et du stade moyen, et même en partie chez ceux du stade supérieur, la femme a une situation non seulement libre, mais fort considérée.
L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'état
On voit qu'Engels combat une conception mystique et qu'il force un peu le trait. Si c'est une erreur, il ne faut pas commettre la même.
Néanmoins, si on veut contredire "frontalement" Engels, il faut dire en quoi la situation des femmes n'est pas libre, et en quoi elle n'est pas considérée. Si tu pouvais donner des éléments concret concernant ce point (sans "déflorer le bouquin" comme dit Delapaille) je t'en serait reconnaissant.
Pour revenir aux Baruya ("exemple typique d'oppression des femmes" selon toi), la femme occupe une place importante dans l'économie et sont considérées en fonction du dévouement à leurs tâches. Par ailleurs chez eux il n'y a qu'une femme qui vaut une femme, c'est ce que l'on peut appeler une "très haute estime", à moins que l'on ne qualifie les femmes de marchandises du fait qu'elles sont échangées, ce qui serait une vision moralisatrice. Godelier parle de filiation partilinéaire et d'une terminologie de parenté de type iroquois. La particularité de la division du travail va de pair avec celles de la parenté portant encore des traces, dans ses mythes comme dans ses pratiques, d'un ancien système comme je l'ai déjà noté. Il est indéniable que l'évolution des rapports entre les sexes est déterminée en premier lieu par l'évolution de la division des tâches. Et la "domination" qui a un caractère essentiellement symbolique a de ce fait un caractère relatif et il me semble que c'est le cas dans l'immense majorité des société de chasseurs-cueilleurs à fortiori.
Les femmes tiennent leur situation "fort considérée" de l'économie domestique communiste (caractère que tu souligne chez les baruya pour la répartition, encore que la propriété y soit divisée en lignages) et de la place qu'elles y occupent ("dans la maison" comme le dit Engels). Lorsque nous avons une situation (dont la détermination des causes peut rester inconnue) où l'économie repose, dans une mesure importante, sur des rapport avec l'extérieur, domaine de prédilection de l'homme en général, il apparait cohérent que le rapport entre les sexes s'en trouvent modifiés, surtout lorsque cet aspect induit (ou vice-versa) une différenciation sociale significative chez les hommes. D'ailleurs le fait que ce soit la maison qui soit le domaine de prédilection de la femme peut expliquer que dans des sociétés nomades, leur considération soit moindre. Idem chez des chasseurs-cueilleurs où les caractéristiques du sexe féminin et les nécessités pointées par Bebel de s'occuper des enfants, dans les premiers temps comme pour l'éducation. Cela n'exclut pas d'office les femmes de l'économie, néanmoins à une étape plus reculée du développement historique a du progressivement se fixer la coutume dans la division sexuelle du travail que c'est l'homme qui irait chasser et la femme cueillir, la chasse étant seule source d'alimentation permanente certains rapports de "domination" ont pu s'établir sur cette base.
Considérer que le développement historique suit un développement graduel de la domination masculine ne fait que transférer la mystique combattue par Engels dans le cadre d'un mouvement historique linéaire fondé sur cette même conception. C'est pourquoi il me semble totalement improbable d'attribuer de tels propos à Engels.
Cependant, une fois que l'on a écarté cette idée, il ne doit pas s'agir non-plus de fixer des cadres rigide au développement comme: égalité -domination de l'homme - domination de la femme - domination de l'homme -égalité.
C'est là qu'intervient le développement des forces productives. Dans des conditions où celui-ci est peu avancé, il ne peut intervenir dans les rapports sociaux comme une force étrangère de manière aussi puissante qu'à notre époque pour prendre le contraste le plus saisissant. Il ne se trouve absolument aucune société de classe dans l'histoire où les femmes avaient de manière générale une situation de prédominance sans parler de domination. En revanche dans les sociétés primitives n'agissant pas de manière aussi puissante, on peut trouver des rapports entre sexes qui sont beaucoup plus disparates. Mais dans ces cas là la "prédominance" (car comme tu l'a justement remarqué Engels ne parle en aucun cas de domination stricto sensu) d'un sexe ou de l'autre prend un caractère relatif, ce qui constitue pour moi une redondance.
Telle fut l'origine de la monogamie, pour autant que nous la puissions étudier chez le peuple le plus civilisé et le plus développé de l'Antiquité. Elle ne fut aucunement le fruit de l'amour sexuel individuel, avec lequel elle n'avait absolument rien à voir, puisque les mariages restèrent, comme par le passé, des mariages de convenance. Ce fut la première forme de famille basée non sur des conditions naturelles, mais sur des conditions économiques [6] à savoir : la victoire de la propriété privée sur la propriété commune primitive et spontanée]. Souveraineté de l'homme dans la famille et procréation d'enfants qui ne pussent être que de lui et qui étaient destinés à hériter de sa fortune, -tels étaient, proclamés sans détours par les Grecs, les buts exclusifs du mariage conjugal.
[6] Dans la première édition: « conditions sociales ».
L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'état
Engels montre que cette forme particulière de famille est déterminée par le développement des forces productives atteint un certain niveau qui coïncide avec l'instauration de l'esclavage. Et on voit bien la différence entre le terme souveraineté et celui de prédominance. La forme de la famille est assujetie au développement économique à ce moment précis. Et ce n'est que dans ces termes que l'on peut parler de domination au sens propre. Plus tard Engels montre que c'est avec la même force que le développement économique doit aboutir à l'égalité des sexes, et au développement de l'amour sexuel individuel. La modification apportée par Engels dans la seconde édition n'est pas anodine, "économiques" étant plus restrictif que "sociales", les représenations sociales et l'organisation politique pouvant jouer un rôle indépendant plus important, sur la forme de la famille et les rapports de domination, dans les phases intermédiares entre le tout naurel et le tout économique.
Et c'est à dessein qu'il se base sur le modèle grec en restant prudent sur cette généralisation qui n'est pourtant pas simplement une corrélation mais qui établi un lien de causalité démontrable.
Le paragraphe qui suit directement est celui que j'ai déjà cité:
Le mariage conjugal n'entre donc point dans l'histoire comme la réconciliation de l'homme et de la femme, et bien moins encore comme la forme suprême du mariage. Au contraire: il apparaît comme l'assujettissement d'un sexe par l'autre, comme la proclamation d'un conflit des deux sexes, inconnu jusque-là dans toute la préhistoire. Dans un vieux manuscrit inédit [7], composé par Marx et moi-même en 1846, je trouve ces lignes: «La première division du travail est celle entre l'homme et la femme pour la procréation. » Et je puis ajouter maintenant: La première opposition de classe qui se manifeste dans l'histoire coïncide avec le développement de l'antagonisme entre l'homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l'oppression du sexe féminin par le sexe masculin. Le mariage conjugal fut un grand progrès historique, mais en même temps il ouvre, à côté de l'esclavage et de la propriété privée, cette époque qui se prolonge jusqu'à nos jours et dans laquelle chaque progrès est en même temps un pas en arrière relatif, puisque le bien-être et le développement des uns sont obtenus par la souffrance et le refoulement des autres. Le mariage conjugal est la forme-cellule de la société civilisée, forme sur laquelle nous pouvons déjà étudier la nature des antagonismes et des contradictions qui s'y développent pleinement.
Souveraineté de l'homme et assujetissement de la femme, par opposition à prédominance, c'est ce qu'il faut trouver chez les chasseurs-cueilleurs pour entrer en contradiction frontale avec Engels.
Engels parle d'"un" conflit inconnu jusque là et du "développement" de l'antgonisme qui réside au fondement dans "la division du travail entre l'homme et la femme pour la procréation."
Ici il y a un basculement dans la biologie. Ne pas vouloir la prendre en compte dans l'explication est une erreur manifeste dès lors que l'on parle de la transition de l'australopithèques à l'homo sapiens et ses conséquences ultérieures. C'est toute la période pendant laquelle on peut dire que les conditions naturelles sont absolument déterminantes.
Ici les considérations générales que j'ai cité de Bebel gardent toute leur pertinence (peu importe comment il a lu Morgan et Bachoffen).
Ce qui a créé la servitude de la femme dans les temps primitifs, ce qui l'a maintenue dans le cours des siècles, ce qui a conduit à une disproportion bien marquée des forces physiques et intellectuelles des deux sexes et aggravé l'état de sujétion de la femme, ce sont ses particularités en tant qu'être sexuel. La femme primitive, tout en suivant, au point vue de ses forces morales et physiques, un développement analogue à celui de l'homme, ne s'en trouvait pas moins en état d'infériorité vis-à-vis de celui-ci, lorsque les périodes de la grossesse, de l'accouchement, de l'éducation des enfants la soumettaient à l'appui, au secours, à la protection de l'homme.
La femme et le socialisme
Et ceci n'est que le simple développement de la phrase de L'idéologie allemande reprise dans L'origine de la famille. Il n'y a pas d'autre point de départ possible pour une étude matérialiste du développement de la répartition des tâches selon le sexe(même si il fait de nombreuses erreurs et déductions hâtives par la suite comme tu le note, là n'est pas l'essentiel). Cette formulation est un peu trop ramassée mais elle reste globalement valable. Ce que l'on pourrait rétorquer c'est que dans la conception de Bebel, il n'y a à la base pas de distinction fondamentale entre les mâles et les femmelles (ce qui me semble une hypothèse viable) et qu'en même temps la distinction est d'ordre naturel. C'est à dire que l'on n'arrive pas bien à cerner les facteurs de transition qui font passer le caractère de la division de naturelle à sociale.
D'après moi la clef de l'énigme se trouve dans la croissance de la taille du cerveau humain. Ce que l'on peut avancer avec certitude c'est que, celle-ci a rendu l'accouchement plus difficile, et l'enfance plus longue avec le développement de l'éducation consécutif aux progrès techniques, et au développement de l'organisation sociale et en premier lieu du langage.
le petit modjokerto(erectus, Java, 1,8 milllions d'années) était peut-être dès ce tout jeune âge (un an), en possession de 72 à 84% de son cerveau d'adulte. Ce constat est essentiel dan la compréhension de la spécificité de notre espèce homo sapiens actuelle et, il faut bien le dire, de son génie.Un bébé chimpanzé de un an est, en effet, porteur d'un cerveau qui représente 70% du cerveau d'un chimpanzé adulte; au même âge un de nos bébés humains aujourd'hui n'aura atteint que la moitié du volume cérébral adulte.
Voilà, tout est dit! La mise au monde précoce du nouveau-né d'homo-sapiens, laquelle est survenue pour des raisons mécaniques - il n'y a pas de doute nous avons la grosse tête! -, a intérrompu la vie foetale et fait progresser du même coup la capacité d'apprendre.
Yves Coppens, Le présent du passé
C'est donc l'augmentation de la taille du cerveau qui déclenche l'accouchement prématuré. Cela implique que le cerveau est, relativement, de moins en moins développé à la naissance et que ce processus s'accélère progressivement. Le coeur de ce que Coppens appelle "mécanique" c'est le travail, et c'est le mérite d'Engels que de l'avoir noté dans son article sur la question. En conséquence de cette naissance prématurée, la tâche de s'occuper des enfants devient plus importante. Dans le cadre des voyages fréquent, il incombait aux mères de porter leurs petits et la question ne devait même pas se poser étant donné que l'on ne connaissait vraissemblablement pas le père (filiation matrilinéaire, le "pouvoir de création" exproprié reflète ça chez les baruyas). Ainsi Engels dit que l'économie domestique communiste "signifie une très haute estime des femmes, c'est-à-dire des mères". Car en sortant de la détérmination par des conditions naturelles les femmes devaient être reconnues principalement (quasi-exclusivement) par le fait qu'elle donnaient naissance aux petits mais aussi pour le fait qu'elles s'en occupaient (il doit déjà exister quelques rares exceptions à ce stade, mais si tel est le cas on peut être sûr que cela provient de quelque particularité d'adaptation ultérieure). La survie de l'espèce mise en danger par la fragilité des nouveaux né assuraient une attention particulière envers les femmes.
On pourrait ajouter à cet aspect le rôle de l'allaitement, qui était important lorsque les femmes transportaient leurs petits et qui s'est réduit avec un désserment des liens lors de la sédentarisation. Cette dernière est quoi qu'il arrive corrélée avec l'agriculture et l'élevage de manière générale. La diminution du temps d'allaitement aurait induit la possibilité d'augmenter la fécondité, créant un problème démographique (mortalité infantile) à cause du manque de ressources et en parallèle une accentuation de la division sexuelle des tâches. Les hommes ont capturé les bêtes pour constituer des troupeaux, les femmes qui cueillaient la plupart du temps ont pu être à la base de l'agriculture, mais quoi qu'il en soit la sédentarisation impliquait une redéfinition des rôles. Et la maison dans laquelle les femmes élevaient les enfants et dont les hommes'éloignaient encore fréquemment pour chasser devait être un lieu où les femmes avaient un rôle prépondérant.
Dans les représentations des diverses sociétés, il y a eu des transitions concrètes et certains éléments du développement de l'antagonisme (irréductible dans ces conditions) homme/femme ont pu marquer les représentations plus que d'autres. De là à voir une domination absolue des hommes, il y a un gouffre. Dans la mesure où il s'agit de purs produits des représentations de phénomènes naturels, la "domination" de l'homme ne peut pas être véritablement appelée ainsi.
De là, une question me vient : comment fait-on de nouvelles découvertes sur l'exploitation des femmes au stade de la sauvagerie ? Après tout, les hommes de cette période ne laissent pas d'écritures. Ma question serait donc : quelles sont les nouvelles découvertes sur cette période "sauvage" de l'homme et comment les a-t-on trouvé ?
Maximilien
Si il était aussi tâtillon avec tous ses interlocuteurs, Christophe D t'aurais expliqué qu'on ne peut pas parler d'exploitation des femmes par les hommes à aucune époque. Dans le passage aux sociétés de classe Engels note la différence qualitative entre la prédominance et la souveraineté dans le cadre du rapport entre les sexes. Rechercher la source de la "domination" masculine revient nécessairement à montrer qu'il y a une tendance naturelle suffisament puissante pour agir dans ce sens. Par ailleurs il faut effectivement pouvoir corroborer les observation sur les société dites primitives avec des données archéologiques à proprement parler.
Si la "domination" masculine n'a jamais cours dans des systèmes de filiation matrilinéaires, on peut noter la corrélation avec le système familial. Et dans la mesure où elle a lieu ce n'est pas du au système de filiation. Il y a donc deux "types" fondamentaux de "domination" masculine, l'une qui trouve sa source dans la nature et l'autre qui prend sa source dans les relations économique.
En effet si il y a "domination" (souvent une simple supériorité symbolique) chez certains peuples, cela est justifié par une mythologie en rapport avec l'importance de l'homme dans la procréation, ce qui indiquerait le passage ancestral à la filiation patrilinéaire du fait de la découverte, par la maîtrise, du rôle de l'homme. Que les femmes travaillent beaucoup (relativement) dans certaines de ces sociétés, ne signifie nullement une exploitation mais de nouveau l'importance qui leur est accordée dans l'économie. Peut-être (en plus des autres éléments) en raison du fait que ce ne sont pas elles qui font les enfants dans une certaine représentation.
Dans d'autres cas c'est la fonction économique qui peut être interprétée comme induisant la "superiorité" de l'homme, selon une vision de sa prépondérence économique à cause de la chasse dont seul il se serait occupé et qui en même temps constitue un domaine essentiel de l'activité.
On ne peut pas utiliser la catégorie de domination de manière universelle (biais d'observation) pour décrire des relations pratiques organisées en fonction de circonstances particulières à chaque époque et aux divers environnements. Ce qui est encore plus sûr c'est que l'on ne peut pas prendre en compte ce critère dérivé comme repère du développement historique.