Cher camarades,
Notre camarade Celia Hart Santamaría, cubaine, fidèle, malgré tout, à la Tendance Marxiste Internationale, elle, la révolutionnaire, courageuse et obstinée, écrivait, sur Léon Trotsky, sur son assassinat et sur "la Révolution Permanente", ce texte très juste, avant qu'elle ne meure dans un accident tragique... le 07 septembre 2008... Alliant pour toujours Léon et le Che, à la "Révolution permanente"... A elle aussi, son combat, notre combat...
"Léon Trotsky a été assassiné il y a 65 ans de la manière la plus grotesque. Après 65 années son sang continue de nous éclabousser. Cet assassinat aurait dû mettre fin au droit du Kremlin à prétendre monopoliser et émettre la pensée socialiste, mais ils ont continué et elle s’est transformée en statue de sel. Avec la médaille de l’Etoile Rouge décernée à Ramon Mercader, on fêtait, dans les vivats secrets et lâches, la mort du socialisme. Cet assassinat a constitué un des actes de terrorisme d’état les plus pervers de l’histoire.
C’est le glorieux Octobre 1917 qui s’est suicidé le 20 août. (1940)...
Mercader, sa peine accomplie au Mexique, s’en alla à Cuba (1960). Je ne comprends toujours pas avec qui il s’est réuni et par quelle voie, ni s’il a pu regarder en face les palmes de Marti et les cendres de Mella. L’homme qui a eu dans ses mains, sans le réaliser, la mission d’anéantir la gauche des idées du socialisme, est mort à Cuba, chose que j’ai du mal à admettre. Il était là dans ces années lumineuses de Che Guevara. Cela me semble tellement impossible...
Bien entendu la voie de la survie idéologique de la révolution cubaine n’a rien à voir avec Mercader, le G.P.U. et le stalinisme. Bien au contraire, ce qui a permis à ma révolution de survivre a été l’esprit de Léon Trotsky, bien que nous l’ignorions, parce que cela avait été occulté dans les plis de la mémoire historique.
La vérité est têtue et fait son chemin comme l’eau lente mais constante que rien n’arrête. Il y a un circuit mystérieux dans la révolution cubaine, qui naît avec le Parti Révolutionnaire Cubain, se poursuit avec Mella, puis avec le plus radical du Mouvement du 26 Juillet, pour culminer de manière sublime avec Che Guevara. Ce circuit est celui de l’engagement résolu de classe et de l’internationalisme. Léon Trotsky marche ici, silencieux, inconnu et diffamé, avec un sourire malicieux. Pourquoi a t-on interdit tant d’années à Léon Trotsky de se mettre en relation avec la révolution cubaine ? Je ne suis pas parvenue à le déterminer, mais ce que je sais c’est que si une révolution a été radicale, c’est bien la nôtre, si quelqu’un a appelé aux révolutions radicales et interminables, c’est bien Léon Trotsky. Marti ne s’est peut-être pas trompé en affirmant qu’ "en politique le réel est ce qui ne se voit pas".
Il nous faudrait longuement parler de Julio Antonio Mella, analyser en profondeur son action au Mexique. Nous avons heureusement les excellents travaux d’Olivia Gall et d’Alejandro Galvez Cancino , qui analysent de manière absolument claire et précise avec une base documentaire considérable l’action communiste de Mella dans cette période. Mella se référait à Trotsky à son retour d’URSS et connaissait les objectifs de l’Opposition de Gauche à travers Andrés Nin (assassiné, pour varier, par le G.P.U. durant la guerre civile espagnole). Il écrivait à un camarade dans le livre "La plate-forme de l’Opposition" : "Pour Alberto Martinez dans le but de réarmer le communisme. Julio Antonio Mella" Son trotskisme déclaré n’est pas ce qui doit le plus nous importer. Beaucoup plus transcendantes furent ses positions radicales à Mexico. De fait et dans ses conséquences politiques, Mella est considéré comme l’initiateur du courant qui plus tard constitua l’Opposition de Gauche dans le Parti Communiste Mexicain, indique l’historienne Olivia Gall
C’est aussi Julio Antonio Mella qui nous a introduit sur le chemin du socialisme à Cuba. C’est lui qui a jeté ce superbe pont entre Marti et le bolchevisme, qui a constitué notre meilleur passé récent, et le futur proche du monde. Quoique que l’on dise, et même si certains voudraient l’enfermer dans un pathétique drapeau patriotique et lui attribuer un discours étroit, ce vaillant, vigoureux et polémique Mella - et nul autre - est le premier communiste cubain.
Le stalinisme qui nous a contaminé par la suite et qui d’une certaine manière a eu son importance des années durant sur le cours de la révolution socialiste, n’est rien d’autre qu’un virus contagieux, en dépit duquel et non sans batailles l’idéal du socialisme a pu survivre, parce qu’il était l’essence même du processus révolutionnaire. Les partis staliniens n’ont pas contribué idéologiquement à notre processus, ni quand ils expulsèrent Mella du parti, ni quand ils pactisèrent avec Machado ou en bien d’autres occasions, grâce à Dieu !
Il y a encore ici quelques camarades qui ont beaucoup à nous raconter, fidèles à la révolution socialiste... et reconnaissants d’avoir été aidés et écoutés par un autre marxiste qui figure à côté de Mella sur l’emblème de l’Union des Jeunesses Communistes de Cuba : le Che.
Et c’est précisément le Che que je veux inviter, dans sa totalité et son étoile sur le front, pour souhaiter la bienvenue à Trotsky en ce 65e anniversaire de son assassinat. Che Guevara, symbole du communisme le plus radical, est parvenu à instrumenter un trotskisme qu’il ne connaissait pas. Et cela seulement parce que les vérités théoriques de Trotsky ont la même constance que la valeur de G, la constante de Gravitation Universelle. Le Che est arrivé par lui-même à bien des thèses de Trotsky, sans jamais le savoir... Sans qu’on lui laisse savoir.
Je vais vous donner deux exemples qui m’ont permis de commencer à découvrir une communion secrète entre les deux.
Che Guevara a été le révolutionnaire qui a le mieux compris les principes de la révolution permanente, à tel point qu’il est mort pour avoir tenté de défendre ces principes. Mais il n’est pas seulement mort pour avoir voulu mettre en oeuvre ces thèses, il est mort aussi pour avoir cherché à atteindre intellectuellement son essence.
Pour ce 65e anniversaire je vais reprendre ici les trois aspects fondamentaux de la révolution permanente.
Premier aspect. La théorie de la révolution permanente, renaissant en 1905, déclara la guerre à cet ordre d’idées et à ces dispositions d’esprit. Elle démontrait qu’à notre époque l’accomplissement des tâches démocratiques, que se proposent les pays arriérés, les mène directement à la dictature du prolétariat, et que celle-ci met les tâches socialistes à l’ordre du jour
Le Che était catégorique à ce sujet. Voici ce qu’en dit Nestor Kohan : Il (le Che)n’accepte à aucun moment qu’en Amérique latine (j’ajoute : et dans le monde) les tâches consistent à construire une "révolution nationale", "démocratique", "progressiste", ou un capitalisme à visage humain, qui laisse pour plus tard le socialisme. Il expose d’une manière tranchante, très polémique, que si on ne propose pas la révolution socialiste, il s’agit d’une caricature de révolution qui se termine par un échec ou une tragédie, comme il est advenu tant de fois.
Ces deux exposés sont identiques. Les pays sous-développés n’ont pas à attendre qu’un Anglais ou un Allemand décide d’y organiser la révolution. Trotsky disait cela dans le Manifeste de la Conférence dite d’ "Alerte" de la IVe Internationale en mai 1940 : [...] La perspective de la révolution permanente ne signifie en aucun cas que les pays arriérés doivent attendre le signal des pays avancés, ou que les peuples coloniaux doivent patiemment attendre que le prolétariat des centres métropolitains les libère. L’aide vient à qui s’aide soi-même.
Second aspect. Sous son deuxième aspect, la théorie de la révolution permanente caractérise la révolution socialiste elle-même. Pendant une période dont la durée est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours d’une lutte intérieure continuelle. La société ne fait que changer sans cesse de peau [...]. Les bouleversements de l’économie, la technique, la science, la famille, les moeurs et les coutumes forment, en s’accomplissant, des combinaisons et des rapports réciproques tellement complexes que la société ne peut arriver à un état d’équilibre .
Le Che écrivait pour sa part dans "Le socialisme et l’homme à Cuba" : Dans cette période de la construction du socialisme nous pouvons assister à la naissance de l’homme nouveau. Son image n’est pas encore tout à fait fixée. Elle ne pourra jamais l’être étant donné que ce processus est parallèle au développement de nouvelles structures économiques . Pour le Che, "l’unique repos des révolutionnaires est la tombe".
Troisième aspect : l’international. Pour Trotsky la théorie de la révolution permanente envisage le caractère international de la révolution socialiste qui résulte de l’état présent de l’économie et de la structure sociale de l’humanité. L’internationalisme n’est pas un principe abstrait : il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de l’économie, du développement mondial des forces productives et de l’élan mondial de la lutte de classe. La révolution socialiste commence sur le terrain national, mais elle ne peut en rester là. La révolution prolétarienne ne peut être maintenue dans les cadres nationaux que sous forme de régime provisoire, même si celui dure assez longtemps, comme le démontre l’exemple de l’Union Soviétique. Dans le cas où existe une dictature prolétarienne isolée, les contradictions intérieures et extérieures augmentent inévitablement, en même temps que les succès. Si l’Etat prolétarien continuait à rester isolé, il succomberait à la fin, victime de ces contradictions [...] .
Le Che disait à propos des révolutionnaires : "Si leur ardeur révolutionnaire s’émousse quand les tâches les plus pressantes doivent être réalisées à l’échelle locale et que l’internationalisme prolétarien est oublié, la révolution cesse alors d’être une force d’impulsion et tombe dans une douce somnolence, que notre ennemi irréconciliable, l’impérialisme, met à profit pour gagner du terrain. L’internationalisme est un devoir, mais aussi une nécessité révolutionnaire ."
Je ne vais pas m’attarder. Si quelqu’un lutta pour rendre toujours plus socialiste la révolution cubaine, c’est le Che. Il se lança dans la construction du socialisme sur une terre retardée, approfondissant jour après jour son caractère socialiste... pour l’abandonner totalement au nom de la révolution mondiale. Je ne connais personne d’autre qui en a fait de même. Je ne crois pas qu’il y ait de plus grande fidélité aux thèses de la révolution permanente. Que les conditions en Bolivie n’aient pas été favorables... c’est un autre sujet que celui de la révolution permanente. On peut certes le critiquer pour avoir été un révolutionnaire trop permanent ou conséquent.
L’autre élément de convergence, dans des circonstances différentes, entre la pensée de Trotsky et celle du Che, réside dans leur ferme option en faveur de l’économie planifiée. Il est certain que Trotsky opta initialement pour la NEP, étant donné les circonstances économiques terribles dans lesquelles se trouvait le jeune Etat soviétique avec ce qu’on a appelé le Communisme de Guerre. Mais très vite Trotsky a critiqué le nouvel état de choses. Il estimait, comme nous le rapporte Isaac Deutscher, qu’avec le passage à la NEP, la nécessité de planifier devenait plus urgente [...]. Précisément parce que le pays revivait sous une économie de marché, il devait faire en sorte de contrôler le marché et de se donner les moyens d’exercer ce contrôle. Il en vint à soulever la question du Plan unique, sans lequel il était impossible de rationaliser la production, de concentrer les moyens de l’industrie et d’établir l’équilibre entre les différents secteurs de l’économie .
Les positions du Che en faveur du plan et sa proverbiale animadversion pour la NEP sont bien connus. Le Che estimait que Lénine, s’il en avait eu le temps, aurait remis en cause la NEP. Et il n’y pas que le plan. Le Che se prononça aussi, à la fin de sa vie, en faveur de la démocratie socialiste. Michael Löwy écrit dans Rebelion : Nous savons que dans les ultimes années de sa vie Ernesto Che Guevara a grandement progressé dans sa prise de distance à l’égard du paradigme soviétique [.....] Mais une bonne partie de ses derniers écrits reste encore inédits, pour des raisons inexplicables. Parmi ces documents se trouve une critique radicale du "Manuel d’Economie Politique de l’Académie des Sciences de l’URSS", rédigée à Prague en 1966 [...]. L’un des passages est très intéressant parce qu’il démontre que dans ses dernières réflexions politiques Guevara se rapprochait de l’idée de la démocratie socialiste .
Tel était le Che. Bien qu’ayant insuffisamment étudié Léon Trotsky, il allait dans le sens des thèses trotskistes les plus conséquentes. Peut-être n’en eut-il pas conscience, mais peu importe. Cela indique en tous cas que ces thèses sont véridiques et donne en retour encore plus de force à la pensée de Trotsky. En 1965 le Che écrit à Armando Hart de Tanzanie à propos de ses choix en matière de philosophie marxiste, et à l’alinéa VII il lui dit : "Et on devrait y trouver ton ami Trotsky, qui a existé et écrit, paraît-il" .
Cela peut donner à imaginer qu’il connaissait peu de choses sur le fondateur de l’Armée Rouge. Il semble néanmoins qu’au cours de sa dernière année il se soit rapproché de son oeuvre. Juan Leon Ferrer, un camarade trotskiste qui travaillait au Ministère de l’Industrie, me l’a assuré. Le Che recevait en outre le périodique de son organisation et c’est le Che qui fit libérer les trotskistes emprisonnés à son retour d’Afrique. Le camarade Roberto Acosta, depuis décédé, a partagé une grande camaraderie avec Guevara. Selon Juan Leon Ferrer, lors des récoltes sucrières (zafras), ils parlaient de ces sujets. Ce camarade indique que le Che avait lu La Révolution Permanente et on sait qu’en Bolivie il portait dans son sac à dos, l’Histoire de la Révolution Russe.
Nous pourrions ajouter bien des exemples qui montrent que ces deux révolutionnaires exemplaires éclairaient la même voie.
L’un comme l’autre dirigèrent une armée et un Etat socialiste naissant de manière brillante et réussie, appliquant pleinement Karl Marx ; l’un et l’autre furent des idéologues révolutionnaires qui prirent le pouvoir et cherchèrent à approfondir leur processus révolutionnaire en restant respectivement fidèles à Lénine et Fidel, penchés à leur gauche. Pour représenter l’idéal le plus accompli de l’internationalisme et la conséquence révolutionnaire, tous deux furent assassinés.
Ernesto Guevara a fait de moi une trotskiste. Lorsque j’ai eu accès à l’oeuvre de Trotsky, bien tardivement à mon goût, j’ai réalisé que beaucoup de ces choses... m’avaient été dites déjà dès l’enfance par le Che. Dès les premières pages, j’ai eu la confirmation de ce que j’avais tant de fois ressenti en lisant le Che : que la révolution n’a rien à voir avec l’idiosyncrasie nationale ; qu’il n’y a pas d’espaces dans le socialisme pour les pronoms "notre" ou "votre" ; que la théorie révolutionnaire, comme les lois de la physique, est un langage universel. Comme le déclarait Armando Hart à une autre époque : Notre lutte n’est pas seulement pour Cuba, mais pour tous les travailleurs et exploités du monde. Nos frontières sont morales. Nos limites sont de classe .
Ce que j’apprécie le plus chez Trotsky c’est la façon de parler, la passion qu’éveille toujours en moi ses discours. C’est la même chose qui m’a conquise chez Che Guevara. C’est pour cela que je milite dans son armée comme dans celle du Che sans trahir personne. Les deux expriment avec la même vérité la parole, le fusil et le coeur.
Camarades : atteignons enfin notre majorité d’âge. Il y a trop d’injustice de l’exploitation, l’évidence de l’unique solution n’est que trop grande...
Trop des nôtres sont morts. Léon Trotsky nous reconvoque pour la lutte. Souhaitons-lui la bienvenue sans condition aucune ! Che Guevara est son amphitryon et les peuples d’Amérique latine réclament le socialisme. Trotsky a gagné de manière dramatique la partie théorique. Armons sans délai nos mouvements révolutionnaires avec confiance. Trotsky et le Che sont dans notre parti.
Secouons une bonne fois pour toutes l’arbre pour démasquer les nouveaux réformistes qui empêchent la révolution bolivarienne d’avancer, laquelle est le fer de lance, le premier échelon d’une révolution continentale sans précédents.
Souvenons-nous une fois de plus que le Soleil, les étoiles et la gravité terrestre sont nos alliés.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Celia Hart