« Décidement, le trotskisme n'a rien compris du marxisme »
Voila une affirmation plutôt gratuite et à l’emporte-pièce, surtout si au détour de tes phrases à tournure plus ou moins recherchée, tu ne nous en expliques pas le pourquoi.
Le seul point de vue que je connaisse qui puisse opposer de façon cohérente la socialisation à la nationalisation « même dans ses différentes acceptions » (donc y compris sous contrôle ouvrier) c’est celui de l’anarchisme, dans la mesure ou les anarchistes (au moins dans la théorie et sur le papier) rejettent le rôle de l’état dans la transition du capitalisme au communisme prônant l’abolition immédiate de l’état. Dans ce sens la nationalisation d’entreprise sous l’une ou l’autre forme n’a rien à voir avec la socialisation, mais tel n’est pas, que je sache, le point de vue du marxisme sur la question.
Aussi qu’entends-tu exactement par « socialisation » ?
S’il s’agit d’exproprier les capitalistes et de transformer leurs entreprises en propriétés de l’état ouvrier, on peut aussi bien parler de « socialisation » (Lénine emploie d’ailleurs ce terme dans l’Etat et la révolution) que de « nationalisation sous contrôle ouvrier » ou d’ « étatisation », la question relevant du caractère de classe de l’état qui « nationalise », « étatise » ou « socialise » et de son caractère d’état ouvrier sain (démocratique) ou d’état ouvrier déformé bureaucratiquement (stalinisme). Ce dernier « nationalise » l’ensemble de l’économie, aboli le capitalisme mais ne « socialise » pas, en fin de compte, l’économie et l’état et ne conclut pas non plus la phase de transition du capitalisme au socialisme.
Il va sans dire que lorsque l’état bourgeois nationalise pour ses propres fins un secteur de l’économie avec le soutien enthousiaste des réformistes (qui pendant longtemps ont fait de leur mieux pour essayer de faire croire aux travailleurs que leurs politiques menaient au socialisme de façon graduelle, une peine qu’ils ne se donnent plus à l’heure actuelle), il ne socialise rien du tout non plus, les travailleurs n’exerçant pas le contrôle.
Il est vrai, et c’est peut-être là que tu ne comprends pas le point de vue des « trotskistes » et que tu en tires la conclusion que nous ne comprenons rien au marxisme, que nous n’attendons pas le grand soir de la révolution socialiste pour réclamer des nationalisations sous contrôle ouvrier, par exemple dans le cas des entreprises qui menacent de fermeture, même lorsqu’il n’y a pas de révolution à l’horizon, pas même de situation prérévolutionnaire : ceci est du à ce que, à la différence des réformistes de l’une ou l’autre tendance (staliniens inclus, pour ce qu’il en reste) qui ne parlent de socialisme (dans la mesure ou ils en parlent encore) que les jours de fête (Trotsky), nous traçons un pont entre le « programme minimum » et le « programme maximum », unissant dans un même programme les réformes partielles dans l’intérêt immédiat des travailleurs avec les objectifs de fond de la révolution socialiste.
Pour mieux cerner l’idée, voici ce que Trotsky écrivait au chapitre 8 du Programme de Transition (1938) :
L'expropriation de certains groupes de capitalistes
Le programme socialiste de l'expropriation, c'est-à-dire du renversement politique de la bourgeoisie et de la liquidation de sa domination économique, ne doit en aucun cas nous empêcher, dans la présente période de transition, de revendiquer, lorsque l'occasion s'en offre, l'expropriation de certaines branches de l'industrie parmi les plus importantes pour l'existence nationale ou de certains groupes de la bourgeoisie parmi les plus parasitaires.
Ainsi, aux prêches geignards de messieurs les démocrates sur la dictature des "60 familles" aux États-Unis ou des "200 familles" en France, nous opposons la revendication de l'expropriation de ces 60 ou 200 féodaux capitalistes.
Exactement de même, nous revendiquons l'expropriation des compagnies monopolistes de l'industrie de guerre, des chemins de fer, des plus importantes sources de matières premières, etc.
La différence entre ces revendications et le mot d'ordre réformiste bien vague de "nationalisation" consiste en ce que :
1) Nous repoussons le rachat;
2) Nous prévenons les masses contre les charlatans du front populaire qui, proposant la nationalisation en paroles, restent en fait les agents du capital;
3) Nous appelons les masses à ne compter que sur leur propre force révolutionnaire;
4) Nous relions le problème de l'expropriation à celui du pouvoir des ouvriers et des paysans.
La nécessité de lancer le mot d'ordre de l'expropriation dans l'agitation quotidienne, par conséquent d'une manière fractionnée, et non pas seulement d'un point de vue propagandiste, sous sa forme générale, découle du fait que les diverses branches de l'industrie se trouvent à divers niveaux de développement, occupent des places différentes dans la vie de la société et passent par divers stades de la lutte des classes. Seule, la montée révolutionnaire générale du prolétariat peut mettre l'expropriation générale de la bourgeoisie à l'ordre du jour. L'objet des revendications transitoires est de préparer le prolétariat à résoudre ce problème.