Voici une réponse d'Aurélien à notre critique du texte alternatif unitaire.
Supprimée du forum dans un premier temps car considérée comme trop insultante (malgré ce qu'en dit son auteur) et trop longue (donc inappropriée pour un forum), je la remet finalement à la demande de certains camarade qui veulent pouvoir répondre à son auteur.
Réponse sur le forum à la critique de la riposte par Aurélien :
Vendredi 24 Octobre, Greg Oxley et Jérôme Metellus, les deux leaders de l’association La Riposte, pour laquelle j’avais de la sympathie en une époque lointaine, ont commis une critique fort malhonnête du texte alternatif unitaire. Que ce dernier ne puisse pas être paré de toutes les vertus ne m'empêche pas de "riposter" à mon tour. Et je me contiens.
J'interviens ici en mon propre nom, sans avoir reçu d'ordre de qui que ce soit. La relative "virulence" de mon texte est calibrée à la hauteur de la malhonnêteté de celui de La Riposte.
Aurélien Valeau, signataire du texte "Faire Vivre et Renforcer le PCF: une exigence de notre temps"
Ce billet est fort long, alors entrons dans le vif du sujet.
L’objectif du communisme
« Il est vrai que Faire vivre et renforcer le PCF, une exigence de notre temps évoque la nécessité de rompre avec le capitalisme. Mais encore faut-il comprendre ce que ses auteurs entendent par là. Car en fait, le programme qu’ils présentent ne contient aucune mesure susceptible de briser le pouvoir des capitalistes. Il ne se distingue pas clairement de celui que défend la direction actuelle du parti, et lui emprunte même ses formules vagues sur l’« appropriation sociale des moyens de production » et les « nouveaux droits pour les salariés » (sans préciser lesquels). »
Déjà ça commence mal. Les « camarades » de La Riposte confondent manifestement la base commune du PCF avec son programme. Alors que le projet du Conseil National se limite à parler d’une « conception étendue des services publics », le texte unitaire (car c’est ainsi qu’il doit être nommé, et pas le texte Gérin-Paris15-Karman, et par opposition au texte de la Riposte qui lui ne ressort d’aucune démarche d’union) aborde la nécessité de l’appropriation sociale des moyens de production et financiers (donc les banques, assurances, établissements de crédit, s’il faut vraiment tout vous dire) comme moyen de s’opposer au capital et à la grande bourgeoisie. C’est vaste, certes, mais justement, la base commune qui sortira du vote des 29 et 30 Octobre sera un texte à amender, et à partir duquel des choix pourront être faits. A l’inverse de La Riposte pose le choix de l’économie planifiée, gonflée de formules verbeuses et floues sur son caractère « démocratique » à tous les étages. Si le communisme est bien la propriété collective des biens de production, il est illogique d’en déduire l’économie planifiée comme le seul mode d’allocation des ressources admissible dans le communisme. Ce serait même aller à l’encontre de la propriété du peuple que d’imposer ce choix, car le même peuple peut très bien préférer des relations marchandes entre entreprises socialisées !
Par exemple, quand La Riposte écrit :
« C’est une forme de société [la société communiste] dans laquelle toutes les grandes entreprises, l’ensemble du système bancaire et toute l’administration publique – c’est-à-dire la direction de l’Etat – sont soumis au contrôle démocratique des travailleurs, à tous les niveaux. C’est la seule façon d’instaurer une planification rationnelle et démocratique de l’économie nationale, au bénéfice de l’ensemble de la société »
Les gens de La Riposte croient-ils que les tares de feue l’économie soviétique tenaient toutes à sa nature non-démocratique ? C’est en partie le cas, mais pas seulement. Ont-ils lus les nombreux ouvrages, témoignages et rapports relatant les gaspillages sans nom, dûs à de mauvaises allocations de ressources (denrées agricoles pourrissant dans des hangars, coûteuses machines laissées à l’abandon car livrées à des entreprises qui n’en avaient pas besoin, véhicules de fret et trains dispersés sans lien avec les besoins réels de transport à travers le pays…) ? Croient-ils que simplement parce qu’on aurait mis des conseils ouvriers ou autres assemblées du même genre à divers niveaux de la production, on éviterait ces erreurs d’allocations ? Sur ces domaines, la démocratisation de l’économie planifiée peut réduire des gaspillages, pas les éviter complètement ni même les réduire à un niveau acceptable pour la société.
Car il est une critique fondamentale de la planification, formulée entre autres par des anticommunistes tels qu’Hayek, mais pas seulement (des communistes libertaires, autogestionnaires ont pu la formuler aussi) : jamais un Etat, fut-il démocratique, délégua-t-il ses pouvoirs à de nombreux conseils ouvriers, ne saura rassembler autant d’informations économiques que ne peuvent le faire plusieurs centaines de milliers de chefs d’entreprises, de cadres, de vendeurs (traders aussi), et des millions de particuliers que nous sommes.
Une économie planifiée peut-elle prévoir les conséquences du développement des nanotechnologies ? Il y a trente ans de cela, aurait-elle pu intégrer l’informatique dans toute l’économie sans en connaître les développements futurs ? Que de nombreux grands projets industriels qui ont ouvert les voies du progrès de ces technologies et sciences aient été des projets publics ne signifie pas qu’un état puisse planifier l’expansion de ces progrès dans la société toute entière.
Passons également sur une autre ineptie du texte d’Oxley et Metellus, sur les nationalisations de la période Mitterrand : « Par ailleurs, les travailleurs n’avaient pas le contrôle des entreprises nationalisées, dont le fonctionnement et les objectifs ne se distinguaient en rien de ceux des entreprises du secteur privé. La corruption des dirigeants du Crédit Lyonnais et d’Elf-Aquitaine en est l’exemple le plus criant. » Le véritable problème à l’origine de l’effondrement du Crédit Lyonnais n’est pas tant la corruption que l’irresponsabilité des dirigeants de la banque publique, qui ont cru qu’ils pouvaient effectuer les placements qu’ils voulaient dans la mesure où l’Etat couvrirait toujours les pertes (au contraire d’une entreprise privée classique, contrairement à ce qui est écrit dans le texte alternatif de La Riposte) ! Comment les ripostiens prétendent-ils remédier à la tentation de l’irresponsabilité chez les dirigeants d’entreprises publiques, qu’ils soient des énarques nommés en haut lieu ou des délégués ouvriers ? En se payant de mots avec des formules passe-partout telles que le « contrôle démocratique des travailleurs » ? Comme quoi, messieurs de La Riposte, ce n’est pas parce que l’on glose plus sur ce que sera le socialisme que l’on est plus clair…
Voilà pourquoi la question du modèle économique communiste reste à poser, que la voie du socialisme de marché n’est pas vide de sens et doit être étudiée, comme d’autres projets (cf. par exemple le site
www.pourlecommunisme.com...).
Nous abordons ensuite l’une des principales escroqueries du texte d’Oxley et Metellus : la centralisation du personnage d’André Gérin.
« André Gerin est connu pour ses appels à une « révolution ». Mais dans différents écrits, Gerin présente cette « révolution » comme devant bénéficier du concours des « investisseurs » (les capitalistes) et des PME ! »
On voit clairement la différence qui existe entre un maire d’une commune de taille telle que Vénissieux et des professionnels de l’incantation gauchiste. Si la référence aux « investisseurs » est floue, en revanche la mention des Pme et des patrons par Gérin (à supposer que les propos ne soient pas déformés, ce qui ne serait pas étonnant de la part des ripostiens, comme nous le verrons ensuite) est intéressante. Nos grands marxistes du 10ème arrondissement devraient d’abord savoir que la critique communiste ne se fait pas sur l’opposition entre l’ouvrier et l’administrateur responsable de l’entreprise que l’on appelle ordinairement « patron », et qui peut lui-même être un salarié, mais entre ceux qui ne possèdent pas le capital et sont exploités par lui et ceux qui possèdent le même capital (actionnaires physiques ou moraux). Pour les mêmes raisons que celles qui ont été évoquées au sujet de l’économie planifiée, on sait très bien qu’on ne pourra pas socialiser plusieurs centaines de milliers de Pme qui constituent une fraction importante du tissu économique. On peut ensuite discuter de la stratégie qui consiste soit à considérer les travailleurs de Pme (chefs d’entreprise inclus) comme des alliés, ou simplement comme des travailleurs avec qui un gouvernement communiste devra s’entendre (car il ne pourra pas faire autrement). Quand aux investisseurs, notamment étrangers, alors là évidemment une révolution socialiste ne pourra se permettre de leur fermer ses portes. Déjà, l’URSS des années 20 y avait été amenée. Nous n’avons pas besoin de passer par un contexte de guerre civile et de ruine pour nous rendre compte de la nécessité de ne pas s’isoler de l’économie extérieure. Le maire de Vénissieux sait que ses administrés n’attendent pas de lui qu’il déclare la guerre aux capitalistes depuis son hôtel de ville : il doit avant tout leur assurer la sécurité, et ne pas leur compliquer l’accès à l’emploi. A moins bien sûr que les trotskystes de La Riposte ne considèrent que tout investissement capitaliste étranger deviendra inutile après la Révolution, puisque celle-ci ne pourrait qu’être mondiale – selon eux- ?
L’analyse de l’Union Soviétique
Suivons le plan du texte d’Oxley et Metellus : avant d’aborder cette question de l’Union Européenne et d’une vision bornée de l’internationalisme qui semble être la leur, voyons d’abord une de leurs entourloupes intellectuelles favorites, et classique des trotskystes : la thèse selon laquelle l’isolement de l’URSS et le renoncement à la Révolution mondiale seraient responsables de la « dégénérescence bureaucratique » et dictatoriale de l’Union Soviétique.
Alors certes, il y a un lourd défaut dans le texte alternatif unitaire : c’est qu’il attribue le qualificatif de « socialiste » aux pays du bloc de l’Est. Et les ripostiens d’enchaîner : « Le socialisme, c’est la propriété collective (ou « nationalisée »), mais c’est aussi l’instauration d’un contrôle et d’une direction démocratiques, à tous les niveaux de l’économie et de l’Etat, par les travailleurs eux-mêmes. » Soit. Et il est vrai aussi que : « tant que le parti n’aura pas expliqué cette dégénérescence d’un point de vue marxiste [forcément marxiste ?] , on ne convaincra jamais la jeunesse que le communisme ne porte pas en lui le germe du totalitarisme. »
Et voici « l’analyse » des ripostiens :
« Dans les conditions extrêmement difficiles qui existaient au lendemain de la révolution russe, à l’époque de Lénine et Trotsky, la tentative de maintenir la démocratie soviétique a échoué. Cet échec s’explique par l’isolement de la révolution dans un pays économiquement et culturellement sous-développé, dévasté par la guerre mondiale, la guerre civile, les guerres d’intervention et le blocus économique. La révolution s’est épuisée. Dans ces conditions, une bureaucratie a pu se libérer progressivement du contrôle démocratique des travailleurs. Une caste privilégiée et toute puissante s’est formée, sous la direction de Staline. »
Le problème dans tout cela ? C’est que l’analyse de la mort de la « démocratie soviétique » par nos amis ripostiens est fausse, comme l’est l’analyse trotskyste en général. Et donc qu’ils échoueront à convaincre ainsi que le passage au communisme n’est pas porteur de totalitarisme. L’analyse que je vais donner, qui s’appuie sur des faits, risque de me valoir des foudres de tous côtés par mes camarades, et de me voir qualifié d’anticommuniste. Il n’en est rien, il faut juste assumer les faits, voir ce qui est communiste et ce qui ne l’est pas, et ne pas parler de communisme là où il ne pouvait y en avoir, quelles qu’aient été les intentions des acteurs.
La réalité c’est que l’Union Soviétique (ou du moins l’ex-République de Russie, qui ne deviendra URSS qu’en 1922) n’a pas connu de « dégénérescence » dictatoriale « au milieu des années vingt ». Elle était déjà, de fait, dictatoriale dès 1918. Et elle ne pouvait être autre chose étant donné que le pouvoir des bolcheviks était celui d’une minorité du peuple de l’empire russe. Que les bolcheviks aient eu une moitié des délégués des soviets en Septembre 1917 est une chose, d’autant que les soviets ne représentaient pas égalitairement le peuple de Russie. Lors de la seule élection généraliste qui eut lieu en cette époque, pour la création d’une Assemblée Constituante que les gouvernements de Février à Octobre ne surent faire élire, les bolcheviks se trouvèrent clairement en minorité, avec un quart des voix contre une moitié aux socialistes-révolutionnaires. De doctes marxistes pourront nous expliquer que seule devait être comptée l’adhésion de la classe ouvrière, du prolétariat, tandis que la paysannerie (donc la grande majorité de la population) ne saurait être l’avant-garde de la Révolution. Sauf que même avec cela on n’a pas la preuve que les bolcheviques étaient majoritaires dans la classe ouvrière. Et qu’on eut fort peut de temps pour le savoir, puisque la conjonction des soulèvements et invasions contre-bolcheviques (Allemands en Ukraine, Cosaques au Sud, socialistes-révolutionnaires sur la Volga, légionnaires tchèques revenus de Sibérie) en Mai-Juin 1918 fit qu’il n’y eut bientôt plus que des bolcheviques et des S-R de gauche (alliés temporaires des bolcheviques) à siéger dans les soviets. La « démocratie soviétique » était morte dès le début de la guerre civile. Et il ne pouvait en être autrement, et ce n’est pas forcément une critique des bolcheviques. L’une des principales motivations de ceux-ci à prendre le pouvoir était de mettre fin à la guerre mondiale, au contraire des socialistes-révolutionnaires. Le fait que ces derniers furent majoritaires dans les urnes n’était pas un argument suffisant pour renoncer à mettre un terme à la boucherie internationale. C’est une position aujourd’hui « politiquement incorrecte » que d’affirmer que l’on peut dénier un résultat démocratique et prendre le pouvoir avec une minorité dans une situation aussi grave que celle d’une guerre mondiale. Cependant, elle est moralement soutenable. Il faut cependant reconnaître que, prenant le pouvoir tel qu’ils l’ont fait et dans le contexte où ils étaient, les bolcheviks ne pouvaient pas prétendre construire le socialisme. Car il ne pouvaient prétendre construire une démocratie, fut-elle prolétarienne. Lorsque l’on prend le pouvoir par la force, ce n’est pas « le peuple » ni même la classe ouvrière qui se retrouvera au pouvoir, mais les commandants des forces révolutionnaires (donc la direction du Parti bolchevik) qui ne remettra jamais en jeu par les urnes ce qu’elle a acquis par les armes. Surtout lorsque l’on songe aux (mé)faits qui auraient pu (et dû) être reprochés aux dirigeants bolcheviks après la guerre civile : ouverture de camps d’internement (îles Solovki), répressions massives contre des personnes désarmées (milliers de meurtres commis en dehors des combats, à Astrakhan, en Crimée, et bien ailleurs tel que le révèlent les archives de la Tchéka) ou des soulèvements populaires (répression du soulèvement paysan de la Volga, en 1921, soit après l’écrasement des armés blanches en Russie d’Europe ; répression de Kronstadt), retard criminel dans la reconnaissance de la famine de 1921 (notamment en Volga, où les réquisitions bolcheviques avaient été bien trop lourdes au cours des années précédentes).
Qu’il y ait eu des expériences d’autogestion ouvrière réelle dans l’URSS des premières années, c’est une chose. Elles ne pouvaient être que des épiphénomènes destinés à être happées dans le contrôle bolchevique pour des raisons militaires évidentes. Née de la guerre et dans la guerre, l’Union Soviétique ne pouvait devenir autre chose qu’une dictature militaro-bureaucratique, Staline ou pas. Ce dernier n’a fait que faire changer de niveau à cette dictature, en systématisant la répression et en l’intensifiant par des purges cycliques telles que celles de 1937-1938 ou en généralisant le système des camps. Staline n’a cependant pas créé la dictature soviétique. Et on ne peut pas en vouloir à ceux qui disent que « la dégénérescence bureaucratique de l’URSS, les marins de Kronstadt n’ont pas eu le temps de la voir ». Les écrits de Trotski, quelle que soit la valeur historique qu’on puisse leur donner, ne sont pas moins un témoignage partisan d’un homme particulièrement impliqué dans la violence bolchevique (notamment la répression des déserteurs de l’Armée Rouge, qui furent fort nombreux), et qui n’a bien sûr pas intérêt à se présenter comme tel, ni à confirmer la nature réelle du régime qu’il a contribué à créer.
Que conclure de tout cela ? Que si l’on veut vraiment expliquer aux communistes potentiels pourquoi la nature dictatoriale de l’URSS ne condamne pas le communisme en tant que projet démocratique, alors il faut, non pas leur raconter les calembredaines trotskystes sur la « dégénérescence stalinienne » –que n’importe quel historien sérieux mettra à terre en cinq minutes- mais leur expliquer que c’est parce qu’elle est née de la guerre que l’URSS ne pouvait qu’être dictatoriale, et non pas parce que les nationalisations, collectivisations et planification (opérations qui eurent réellement lieu dix ans après le début du régime) y auraient assassiné la démocratie ! Ce dont il faut convaincre les électeurs, c’est que voter pour un communiste n’a jamais mené à une dictature, sauf circonstances exceptionnelles (on pense au cas de Béla Kun en Hongrie, qui instaura un régime violent dans une Hongrie assiégée de toutes parts, et alors que la guerre entre les communistes et leurs ex-alliés sociaux-démocrates était ouverte). C’est aussi comme cela qu’il faut comprendre la campagne de désinformation sur le Venezuela : il est absolument inadmissible pour les anticommunistes qu’un président élu sur des prétentions communistes devienne autre chose qu’un dictateur, sinon leurs thèses s’effondrent.
Deuxième conclusion, immédiate : la théorie selon laquelle « la construction du socialisme dans un seul pays » serait responsable de la « dégénérescence bureaucratique » de l’URSS est totalement bidon.