Elections locales au Maroc
« Les masses ont voté en restant à la maison »
Par Hossam Benhamza
(Ligue d'Action Communiste, Maroc)
Le Samedi 13 Juin, le ministre de l'Intérieur marocain a déclaré les résultats des élections locales, qui ont donné, comme prévu, une victoire écrasante au parti de l’ami du roi, Ali el Himma, parti de l’Authenticité et de la Modernité (PAM), récemment construit, qui vient avant le parti de l'Indépendance (PI ou Istiqlal), tandis que l' Union des Forces Socialistes (USFP) a été classée cinquième devant le parti fondamentaliste Justice et Développement (PJD), les autres petits partis réformistes, n’ont eu que des résultats négligeables.
Bien que ces chiffres ne constituent pas une base solide pour des conclusions sûres, il est utile de les étudier pour en tirer quelques impressions. La première impression qu’on peut tirer de ces chiffres est que la position de l'USFP montre la faillite des réformistes de droite et la perte de crédibilité aux yeux des électeurs, à cause de sa complicité dans l'application des programmes de contre-réformes réactionnaires, de destruction des acquis sociaux, de privatisation, etc. ce qui a fait que les électeurs ne voient en eux qu' une copie des partis de droite bourgeoises "originales". Donc en votant pour le PAM, et le PI, les électeurs ne font qu’appliquer le principe qui dit que la version originale est toujours mieux que la copie.
La position du parti fondamentaliste islamique (PJD), prouve l'erreur de la propagande qui représente le Maroc comme une société sous le contrôle des fondamentalistes. Cette conclusion est renforcée, à mon avis, par le grand pourcentage de boycott des élections, comme je vais expliquer plus tard.
La plus importante caractéristique de ces élections est peut-être le quota de 20% attribué aux femmes. Ce quota a comme objectif bien sûr de flatter une partie importante des électeurs, en espérant augmenter un peu le faible taux de participation, ainsi que de donner la fausse impression que la situation des femmes commence à s’améliorer par l'intégration de certaines arrivistes petites bourgeoises dans le jeu.
"Est ce qu’il y à vraiment une crise économique?"
Comme toujours, quand il s'agit du financement de la santé, l'éducation, l'emploi et d’autres services sociaux de base, il n’y à que une seule réponse: « Nous sommes en plein crise », « nous sommes un pays pauvre, et nous ne pouvons pas nous permettre plus de dépenses », etc. Mais quand ça concerne des choses plus importantes que la santé des travailleurs et de leurs enfants, leurs postes de travail et leurs pensions, comme par exemple les élections, l'État devient soudain très généreux. Le chiffre, qui a été annoncé officiellement à ce sujet était de 500 millions de dirhams (environ 50 millions de dollars), ce qui n’est bien sûr que la partie émergée de l'iceberg.
Il suffi de voir les énormes dépenses des partis, pendant la campagne électorale, financés en grande partie par les grands trafiquants de drogues, pour comprendre les énormes sommes d’argent dépensées. un jeune homme qui travaille dans un kiosque de photocopie m’a dit, quand il a lu notre manifeste que nous avons distribué, au nom de LAC et de la Tendance Basiste à l'occasion des élections: "celui qui voit toutes ces sommes d’argent qu’ils dépensent avec générosité, ne peut pas s'empêcher de se demander: est-ce qu’il y a vraiment une crise économique, ou la crise ne concerne-t-elle seulement que nous les pauvres? "
Participation ou boycott massif ?
Le ministre de l'Intérieur semblait être content quand il était entrain de confirmer, comme il est l’habitude depuis 50 ans, l'intégrité et la transparence des élections, ce qui prouve que les hommes de la ‘nouvelle ère’ ne manquent pas de sens de l'humour. Mais ce qui l’a rendu, peut-être, plus fier, c’est ce qu’il conçoit comme un taux élevé (selon les normes marocaines) de participation, qui s'élève, toujours selon le Ministère de l'Intérieur, à 52,4%.
Le ministre de l'Intérieur et ses hommes nous ont montré, une fois de plus, qu’ils calculent mal. La proportion de 7,5 millions de personnes par rapport à 13, 361 millions, est exactement 52%. Le petit détail que notre ministre a ignoré est que le nombres des d'électeurs, selon le dernier ‘‘recensement de la population et des logements’’, n’est pas 13 millions, mais 20 millions, ce qui veut dire que 7 millions de personnes ne se sont même pas inscrits dans les listes électorales, et si on ajoute à tout cela le nombre des votes annulés (souvent à cause de papiers vides, ou plein d’insultes comme expression de la protestation) qui font plus d'un million, le taux devient, dans les meilleurs des cas, 30% seulement.
Bien sûr, le Ministre de sa Majesté n'est pas obligé à prendre en comptes ces détails, surtout lorsque l'objectif est de gonfler les chiffres, pour témoigner l’intérêt des citoyens aux élections de la «nouvelle ère», en particulier après la naissance du parti de l’ami intime du roi et son bras droit, le PAM.
Il faut dire dans ce contexte que le boycott massif des élections de la part de la grande majorité de la population, n’est pas à cause de « l'arriération de la conscience des masses » ou du «manque d'intérêt pour les questions politiques », comme certains aiment à dire. Car ce sont ces mêmes personnes qui sont sorties dans les manifestations de masse contre la vie chère et qui ont déclenché les soulèvements magnifiques dans différents villes et villages du pays, malgré la répression brutale. Ce sont les mêmes masses qui sont sorties dans les manifestations massives contre l'attaque contre l'Irak et la Palestine, etc.
Et si on tient compte du fait que les jeunes constituent la majorité de la population au Maroc, on peut comprendre que la plupart des habitants qui ont boycotté les élections sont des jeunes, et parmi eux il y a une grande proportion de jeunes diplômés.
Ce n'est pas par hasard que Casablanca, qui est la plus grande ville ouvrière au Maroc, avec ses glorieuses traditions de lutte, et qui a assisté il y a trois mois seulement aux plus grands taux de participation dans la grève générale organisée par les ouvriers du secteur du transport, est la ville qui a enregistré le plus faible taux de participation aux élections: 29%. Pendant que la capitale, Rabat et ses environs ont occupé l’avant dernière place avec un taux de 44%, tandis que l’autre pôle industriel important de la région Tanger-Tétouan n'a enregistré qu’une participation de 47%.
Notre attitude
Cet écrasant boycott n’est pas le résultat de l'ignorance, mais il découle d’un profond désespoir de la possibilité de parvenir à une solution aux problèmes par les élections, donc il y a dedans un clair signe de protestation. Mais en dépit de tout, c’est un boycott passif et sans alternative, parce que les masses, comme le camarade Alan Woods dit toujours, savent très bien ce qu' elles ne veulent pas, elles ne veulent pas la misère, le chômage, l'exploitation, la fraude et la dictature, mais elles ne savent pas exactement ce que elles veulent, elles ne savent pas quelle est l'alternative à ce qui existe.
Ce qui manque donc c’est un parti marxiste de masse avec un programme clair qui indique aux masses le chemin à suivre pour détruire le régime capitaliste et son Etat et sa démocratie de façade, et construire un Etat des soviets ouvriers élus démocratiquement par les travailleurs dans les usines, les quartiers ouvriers et les universités, constitués des représentants sans privilèges, révocables et qui ne reçoivent que le salaire d’un ouvrier qualifié, que leurs électeurs maintiennent sur eux un contrôle permanent, et qui ne seront qu’un instrument dans les mains des masses pour pratiquer leur contrôle réel sur l’économie et la politique.
C’est ça que nous avons expliqué dans notre manifeste distribué à l’occasion de ces élections, nous avons dit : « que les conseils ouvriers et populaires démocratiquement élus dans le cadre d’un Etat ouvrier, sont les seuls institutions vraiment démocratiques qui vont donner aux masses la possibilité de pratiquer leur droit au contrôle et gouvernance », ce qui nous oppose à l’attitude du seul parti de gauche qui a boycotté les élections, la Voie Démocratique. La Voie Démocratique a justifié sa position par « le manque de l’intégrité » et « l’utilisation de l’argent sale », et pose comme condition à sa participation la « transparence » et l’enlèvement de la tutelle du ministère de l’intérieure sur les élections ; comme s’il était possible, sous le capitalisme, d’en finir avec le pouvoir de l’argent et que l’enlèvement de la tutelle du ministère de l’intérieure sera suffisante pour avoir des élections démocratiques, dans le cadre de l’Etat bourgeois. Nous avons expliqué que les élections, même dans les pays capitalistes développés, ne sont en général qu’un jeu de théâtre pour tromper les masses, là ou le peuple élit tout les quatre ou cinq ans ceux qui vont les opprimer, et que les institutions qui en résultent ne sont que des organes de pouvoir formels, tandis que le véritable pouvoir est dans les mains des grands propriétaires des moyens de production.
Nous avons expliqué bien sûr, dans le même manifeste que la situation sous les régimes dictatoriaux, comme le Maroc, est pire, parce que la fraude est plus flagrante, et même les simple formalités de la démocratie bourgeoise ne sont pas respectées nous expliquons, en revanche, que la solution n’est pas de diffuser l'illusion de la possibilité d’une démocratie pour les masses opprimées sous le capitalisme, où les médias et les secteurs clés de l’économie sont dans les mains d'une minorité des grands propriétaires, qui concentrent les pouvoirs réels mais l'alternative est dans la lutte pour le socialisme et la démocratie ouvrière.
Ça va en parfaite harmonie avec notre lutte acharnée pour tous les droits démocratiques, même les plus simples, mais dans le cadre d'une vision globale dialectique des liens qui se trouvent entre cette lutte et la lutte pour le socialisme.