Chers camarades,Je mets ici, l'article d'Alan Woods, notre camarade britannique, de
"Socialist Appeal" de la Tendance Marxiste Internationale
(TMI), que
"La Riposte", a republié, ce soir, pour ce triste anniversaire, qui nous parle de Léon Trotsky, mais pas seulement, en effet, c'est le jour anniversaire, le 20 Août 1940, 70 ans après, de l'assassinat de Léon Trotsky, à Mexico, par un agent stalinien... Ramon Mercader...
Certes, l'article est un peu long, mais il me semblait que le mettre ici, pour en discuter, était important... Me suis - je trompé ? Quand on va à l'essenciel on oublie parfois l'important, l'important est ici...
Léon Trotsky : vie et luttes d’un révolutionnaire
Il y a 70 ans, le 20 août 1940, Trotsky était assassiné par un agent de Staline, au Mexique. A cette occasion, nous publions ci-dessous un Alan Woods qui date de 1988.
Le 26 août 1879, quelques mois avant la naissance de Trotsky, un petit groupe de révolutionnaires de l’organisation terroriste secrète Narodnaya Volya (la Volonté du Peuple) prononçait la condamnation à mort d’Alexandre II, Tsar de Russie. Ainsi débuta une période de luttes héroïques, menées par un petit nombre de jeunes contre le puissant appareil d’Etat, et qui allait culminer, le 1er mars 1881, dans l’assassinat du Tsar. Ces jeunes intellectuels et étudiants, qui haïssaient la tyrannie, étaient prêts à donner leur vie dans la lutte pour l’émancipation des masses, mais s’imaginaient qu’il était nécessaire de provoquer la mobilisation du peuple au moyen de la « propagande par l’action ». Cependant, leurs efforts n’aboutirent à rien. Loin de susciter un mouvement de masse, les actions terroristes provoquaient l’effet inverse : elles renforçaient l’appareil répressif de l’Etat, isolaient et démoralisaient les cadres révolutionnaires - et provoquèrent finalement la destruction complète de l’organisation « populiste » Narodnaya Volya.
Le PopulismeL’erreur des populistes résidait dans leur incompréhension des processus fondamentaux de la révolution russe. En l’absence d’une classe ouvrière forte, ils cherchaient une autre base sociale à la révolution socialiste, et croyaient l’avoir découverte dans la paysannerie. Mais toute l’histoire démontre que la paysannerie est la classe sociale la moins capable de jouer un rôle politique indépendant. Ce n’est pas une classe homogène, comme le sont la bourgeoisie et la classe ouvrière. Ses couches supérieures penchent du côté de la bourgeoisie, tandis que les paysans pauvres sont les alliés naturels des travailleurs. La paysannerie, en tant que classe, manque de cohésion. Marx expliquait que les paysans ont entre eux un type de relation comparable à celui de « pommes de terre enfermées dans un même sac ».
Mais les terroristes idéalisaient la paysannerie. Ils parlaient toujours « au nom du peuple », c’est-à-dire au nom des paysans, qui formaient l’écrasante majorité du peuple russe. Ils ne comprenaient pas le rôle particulier de la classe ouvrière dans la lutte pour le socialisme. Pire encore, ils niaient l’existence de cette classe sociale. Les ouvriers d’industrie n’étaient à leurs yeux que des « paysans d’usines ». Au lieu de s’appuyer sur la classe ouvrière -, la seule classe capable de parvenir à une conscience collective socialiste, en raison de ses conditions de vie et de sa position dans l’économie - les populistes s’orientaient vers « le peuple », et s’efforçaient de susciter une conscience socialiste parmi les petits propriétaires terriens. L’échec du populisme est le fruit d’un tragique méprise au sujet de la question : quelle classe peut et doit accomplir la révolution socialiste en Russie ?
Les marxistesPour justifier leurs idées, les populistes attribuaient un destin particulier au peuple russe. Longtemps avant Staline, ils défendaient l’idée du « socialisme dans un seul pays ». A l’inverse, les premiers marxistes russes, autour de Plekhanov, niaient ouvertement cette possibilité, et expliquaient que le socialisme nécessitait une base matérielle qui ne peut surgir que du développement des forces productives, de l’industrie et de la science. Marx et Engels avaient déjà expliqué que dans toute société où la science et le gouvernement sont détenus par une minorité, cette minorité en abuse nécessairement pour son propre compte. Comme l’écrivait Marx, « là où la misère serait généralisée, tout le vieux fatras remonterait à la surface ». Il en sera ainsi dans tous les pays où les travailleurs se dépenseront huit, douze ou quinze heures par jour pour gagner leur vie.
C’est précisément pour cette raison que Marx et Engels prévoyaient que la révolution socialiste se déroulerait d’abord dans les pays développés, et seulement ensuite dans les régions arriérées telles que la Russie, l’Afrique ou l’Asie. Pour la même raison, Plekhanov et les marxistes russes expliquaient que pour qu’une révolution socialiste soit possible, un certain niveau de développement du capitalisme, de l’industrie et de la classe ouvrière était nécessaire.
Cependant, dans la décennie de 1880, la majeure partie de la jeunesse russe n’était pas attirée par les idées du marxisme. Son impatience la poussait à mépriser la « théorie ». Elle voulait de l’action. Elle ne comprenait pas la nécessité de gagner la classe ouvrière au moyen d’un patient travail d’explication, et tentait de détruire le tsarisme par les armes et le combat individuel.
Trotsky débuta sa vie politique dans un groupe populiste, tout comme Lénine, dont le frère aîné était également un militant terroriste. Le populisme était alors en déclin. Dans la décennie de 1890, le climat héroïque des premiers cercles d’intellectuels s’était transformé en déprime, mécontentement et pessimisme. Par ailleurs, le mouvement ouvrier était entré dans l’arène avec une vague impressionnante de grèves. En quelques années, avec la croissance spectaculaire des idées marxistes au sein de la classe ouvrière, la supériorité des « théoriciens marxistes » sur les « pragmatiques » du terrorisme individuel s’est vue confirmée. Après avoir commencé par des petits cercles de discussion marxistes, ce nouveau mouvement gagnait de plus en plus d’ouvriers. Trotsky rallia ces jeunes militants de la nouvelle génération de révolutionnaires - et connut la déportation dès l’âge de 19 ans, en 1898.
Lénine
Ce mouvement émergeant était cependant très dispersé et très peu organisé. La tâche d’organiser et d’unir les différents groupes marxistes russes fut prise en main par Lénine qui, avec Plekhanov, dirigeait le « Groupe pour l’Emancipation du Travail ». Lénine et Plekhanov étaient alors en exil à Londres.
Lénine et Plekhanov lancèrent un journal, l’Iskra (l’Etincelle), et réussirent à l’envoyer clandestinement en Russie, où il eut un énorme impact. Rapidement, les authentiques marxistes se regroupèrent autour de l’Iskra. En 1902, Trotsky s’échappe de Sibérie et se rend à Londres, où il intègre l’équipe de l’Iskra et collabore avec Lénine. Les relations, au sein de l’équipe du comité de rédaction, étaient très tendues. Lénine et Plekhanov s’affrontaient continuellement sur toute une série de questions politiques et organisationnelles. La vérité est que les vieux militants du « Groupe pour l’Emancipation du Travail » souffraient énormément de leur longue période d’exil, qui avait eu des répercussions sur leur travail politique, celui-ci se limitant essentiellement à des travaux de propagande développés en marge de la classe ouvrière russe. Il s’agissait d’un groupe d’intellectuels sans aucun doute sincères, mais qui accumulaient tous les défauts de l’exil. Leurs méthodes de travail les faisaient parfois ressembler davantage à un groupe de discussion ou à un cercle d’amis qu’à un Parti révolutionnaire se posant la question de la prise du pouvoir.
Lénine, qui dans la pratique réalisait la plus grosse partie du travail - avec l’aide de sa compagne, Kroupskaïa - lutta contre toutes ces tendances, mais avec peu de succès. Il plaça tous ses espoirs dans la convocation d’un Congrès du Parti, où la classe ouvrière mettrait de l’ordre dans « sa propre maison ». Beaucoup d’idées fausses ont été formulées sur ce fameux deuxième Congrès du Parti Ouvrier Social-Démocrate de Russie (POSDR).
Tout parti révolutionnaire passe nécessairement par une étape, plus ou moins longue, de formation des cadres et de travail de propagande. Cette période imprime inévitablement certaines habitudes, certaines façons de penser et de travailler qui, au bout d’un certain temps, se transforment en obstacles empêchant la transformation du Parti en organisation de masse. Si le Parti n’est pas capable, à un moment donné, de modifier ses méthodes, il finit par être réduit à l’état de secte sclérosée.
Les Bolchéviks
Le bras de fer, au Second Congrès, entre les deux ailes du groupe de l’Iskra, a surpris les protagonistes eux-mêmes. Il est né de l’incompatibilité entre la position de Lénine, qui voulait consolider un parti révolutionnaire de masse sur la base d’une discipline et d’une efficacité minimales, et la position des membres plus âgés du « Groupe pour l’Emancipation du Travail », qui s’étaient installés dans une routine et ne ressentaient aucun besoin de changement.
En général, l’une des caractéristiques des tendances petites-bourgeoises consiste dans leur incapacité à séparer les questions politiques des questions personnelles. Malheureusement, les vieux militants réussirent à impressionner Martov et Trotsky, qui acceptèrent les accusations de Zasulich, Axelrod et d’autres. La soi-disant tendance « modérée », dont le chef de file était Martov, restait minoritaire, mais refusait d’accepter les accords conclus lors du Congrès et de participer au Comité Central ainsi qu’au Comité de Rédaction. Lors du Congrès, toutes les tentatives de Lénine pour arriver à une solution de compromis échouèrent du fait de l’opposition de la minorité (les Menchéviks).
Bien qu’il ait soutenu Lénine au Congrès, Plekhanov ne résista pas aux pressions de ses anciens amis et camarades. Finalement, au début de l’année 1904, Lénine s’est vu obligé d’organiser « les Comités de la Majorité » (Bolchéviks) afin d’essayer de récupérer quelque chose des ruines du Congrès. La scission du Parti était donc devenue un fait. Dans un premier temps, Trotsky soutint la minorité contre Lénine. C’est d’ailleurs ce qui a alimenté la thèse falsificatrice d’un Trotsky « menchévik ». Ceci dit, lors du Second Congrès, le Bolchévisme et le Menchévisme ne s’étaient pas encore cristallisés comme tendances politiques. Ce n’est qu’un an plus tard que des différences politiques entre ces deux tendances allaient clairement se manifester. Ces différences n’avaient rien à voir avec la question du « centralisme » ou du « non-centralisme », mais portaient sur la question-clé de la révolution : la collaboration avec la bourgeoisie nationale ou l’indépendance de classe.
1905 : une répétition générale
En pleine guerre entre la Russie et le Japon, le pays se trouvait dans une situation pré-révolutionnaire. Les manifestations étudiantes succédaient aux vagues de grèves. Cette agitation ne plaisait guère aux bourgeois libéraux, qui se lancèrent dans une campagne de banquets en se basant sur les « Zemvstos », des comités locaux situés à la campagne et qui leur servaient de plate-forme politique.
La question de l’attitude que devaient avoir les marxistes vis-à-vis de cette campagne ne fit que renforcer leur division. Les menchéviks étaient en faveur d’un appui total aux libéraux. Les bolchéviks, à l’inverse, s’opposaient radicalement à un rapprochement avec les libéraux. Trotsky, pour sa part, adopta la même position que les bolchéviks, ce qui le conduisit à rompre avec les menchéviks. Dès lors, et jusqu’en 1917, Trotsky allait se maintenir formellement indépendant des deux tendances, bien que, sur les questions politiques, il fût toujours plus proche des bolchéviks que des menchéviks.
La situation révolutionnaire mûrissait très rapidement. Les défaites militaires de l’armée tsariste contribuèrent à la montée du mécontentement, qui éclata à la suite de la répression sanguinaire de la manifestation du 9 janvier 1905, à Saint-Pétersbourg. Celle-ci sonna le départ de la révolution de 1905, dans laquelle Trotsky joua un rôle de tout premier plan.
La Révolution permanente
Dès avant 1905, dans les discussions sur les politiques d’alliances, Trotsky avait élaboré la trame de la théorie de la « Révolution permanente », une des plus brillantes contributions au marxisme. En quoi consiste cette théorie ?
Selon les menchéviks, la révolution russe aurait un caractère démocratique bourgeois. La classe ouvrière ne devait donc pas aspirer au pouvoir, mais soutenir la bourgeoisie libérale contre le tsarisme. Par ce raisonnement mécanique, les menchéviks caricaturaient les idées de Marx sur le développement des sociétés. La théorie menchévique « des étapes » repoussait la perspective d’une révolution socialiste à un avenir lointain. En attendant, la classe ouvrière devait se contenter de jouer le rôle d’appendice de la bourgeoisie libérale. C’est cette même théorie réformiste qui aboutira, plus tard, aux défaites de la classe ouvrière en Chine en 1927, en Espagne en 1936-39, en Indonésie en 1965 et au Chili en 1973.
Trotsky répondait à ces idées de la façon suivante : « S’il s’agit effectivement d’une révolution démocratique bourgeoise, la question centrale en est la terre. Le pouvoir passera aux mains de la classe qui dirigera la paysannerie contre le Tsarisme. Néanmoins, la bourgeoisie est arrivée trop tard pour pouvoir jouer un rôle révolutionnaire. Le terrain principal est déjà occupé par le prolétariat. Une lutte révolutionnaire s’opposera au tsarisme ; elle déclenchera la mobilisation de la classe ouvrière, qui ne s’arrêtera pas aux limites imposées par les soi-disant libéraux bourgeois. C’est pour cela que les libéraux trahiront la révolution et soutiendront le tsarisme contre les ouvriers et les paysans. En plus, la bourgeoisie, en Russie, est liée par des milliers de fils aux propriétaires terriens à travers le système bancaire. Seule la classe ouvrière, organisée et dirigée par les marxistes, pourra mener les paysans à la victoire, en renversant l’Etat tsariste et en menant à bien les tâches de la révolution démocratique bourgeoise. Mais les choses ne s’arrêteront pas là. Un gouvernement ouvrier et paysan se verrait obligé d’appliquer des mesures socialistes dès le premier jour. La tâche à laquelle doit se préparer la classe ouvrière n’est ni plus ni moins que celle de la prise du pouvoir. »
En 1905, Trotsky se trouvait seul à défendre l’idée de la possibilité du triomphe de la révolution socialiste en Russie, avant l’Europe Occidentale. Lénine n’avait pas encore clarifié sa position. De manière générale, le point de vue de Trotsky était très proche de celui des bolchéviks, comme l’admettra plus tard Lénine. Mais en 1905, Trotsky s’avéra être le seul à affirmer, avec audace et clarté, la nécessité d’une révolution socialiste en Russie. Douze ans plus tard, l’Histoire lui donna raison. Nous ne nous étendrons pas ici sur la révolution de 1905. L’un des meilleurs livres sur ce sujet est celui de Trotsky : 1905. Ce classique du marxisme a d’autant plus de valeur qu’il a été écrit par l’un des principaux dirigeants de cette révolution. Trotsky fut en effet le Président du Soviet de Saint-Pétersbourg. Après la défaite de la révolution, il fut emprisonné avec d’autres membres du Soviet et à nouveau déporté en Sibérie, d’où il s’échappa - pour la deuxième fois - en 1906.
La réaction
Les années de réaction qui suivirent la défaite de la révolution de 1905 furent sans doute la période la plus difficile de l’histoire du mouvement ouvrier russe. Les masses étaient fatiguées de se battre. Les intellectuels étaient démoralisés. L’ambiance générale était au pessimisme, à la morosité, voire même au désespoir. Dans ce climat de réaction généralisée, les idées mystiques et religieuses gagnaient du terrain parmi les intellectuels. Cela se refléta également, au sein du mouvement ouvrier, par des tentatives de réviser les conceptions philosophiques du marxisme.
A l’époque de l’essor révolutionnaire, les deux ailes du mouvement ouvrier russe s’étaient à nouveau unies. Mais cette unification resta plus formelle que réelle. Avec le nouveau reflux, les tendances opportunistes du menchévisme réapparurent (voir la célèbre phrase de Plekhanov : « les travailleurs n’auraient pas du prendre les armes »). Les divergences entre les tendances se renforcèrent une nouvelle fois. A cette époque, Trotsky avait une position politique proche de celle des bolchéviks. Au Congrès de Londres (1907), Lénine déclara : « Trotsky pense que le prolétariat et la paysannerie ont des intérêts communs dans la révolution actuelle (...), ce qui veut dire qu’ici nous avons des positions communes en ce qui concerne notre attitude fondamentale à l’égard des partis bourgeois. »
Malgré cela, Trotsky refusait d’intégrer la tendance bolchévique, et pensait qu’un nouvel essor de la révolution rendrait possible une fusion des meilleurs éléments des deux tendances. Cette position « conciliatrice » fut l’une des plus grandes erreurs de sa vie, comme il l’admettra plus tard lui-même. Il ne faut toutefois pas oublier que les choses étaient loin d’être claires à ce moment-là. Lénine lui-même tenta plus d’une fois de se rapprocher de certaines fractions des menchéviks. En 1908, lorsqu’il arriva à un accord avec Plekhanov, Lénine « rêvait », selon Lounatcharsky, « d’une alliance avec Martov ». Mais l’expérience allait démontrer l’impossibilité d’un tel rapprochement. Les deux tendances, la révolutionnaire et la réformiste, évoluaient dans un sens opposé. Tôt ou tard, une rupture complète était inévitable.
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