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Le sténogramme du 15 juin rapporte ainsi les incroyables paroles de Ledebour :
« Messieurs, en ce qui concerne l’appréciation du cas Baralong en lui-même, de ce crime que les marins anglais ont commis en mer contre les courageux marins allemands, je suis pleinement d’accord avec ceux qui m’ont précédé à la tribune. Je renonce donc à revenir sur leurs déclarations pour les compléter. »
Ces orateurs étaient : Noske, social-impérialiste, Spahn, du centre, Fischbeck des libéraux et exécuteur des hautes œuvres des conservateurs. Avec eux tous, Ledebour était « d’accord » pour apprécier l’affaire.
De nouveau donc les socialistes traîtres ont soutenu sans faillir la politique de la majorité, de nouveau un glissement dans l’union sacrée avec les partis bourgeois et ce, trois semaines après avoir fait le simulacre de lever l’étendard de la lutte de classes.
Prenons un autre exemple. Avec ce qu’on appelle « les petites interpellations » les députés du Reichstag ont à leur disposition une arme inappréciable pour mener dans cette assemblée de bénis-oui-oui
et d’obéissants mameluks de la dictature militaire une résistance soutenue contre le gouvernement et la majorité bourgeoise, pour inquiéter sans relâche la phalange impérialiste et agiter les masses populaires. Ces petites interpellations pourraient devenir entre les mains de vingt représentants du peuple décidés la mouche du coche qui viendrait battre sans trêve le dos de la meute impérialiste. Et que voyons-nous ? Les Ledebour, Haase et consorts ne songent pas un instant à utiliser cette arme importante. Ils n’ont pas une seule fois tenté de l’utiliser. L’esprit tranquille, ils laissent à K. Liebknecht seul le soin de se battre et de se protéger de tous côtés de la meute hurlante. Apparemment ils ont peur de leur propre courage et n’osent pas regimber sous l’aiguillon ni se libérer de la férule de la majorité de groupe.
Bien plus encore ! Lorsque la majorité impérialiste au Reichstag alliée à la majorité du groupe social-démocrate prit l’initiative de réduire à néant l’arme des petites interpellations en les soumettant à la censure arbitraire du président du Reichstag, Ledebour, Haase et leurs camarades ne firent rien pour s’y opposer. Ces soi-disant chefs de l’opposition soutenaient le coup de force contre le droit démocratique de représentation populaire, contre un moyen important d’agitation des masses. Ils participèrent à cette nouvelle trahison de la majorité du groupe.
Et que se passa-t-il le 17 juin lorsque les questions militaires vinrent en débat devant le Reichstag et que se présentait une excellente occasion de critiquer impitoyablement toutes les menées de la dictature du sabre et la bestialité de la guerre, d’éclairer l’ensemble de la situation et d’exposer les principaux
problèmes de la crise mondiale ? Une fois de plus Ledebour, Haase et consorts échouèrent lamentablement. A peine quatre semaines après leur apparente déclaration des hostilités et leur changement de ligne politique du 21 décembre ce fut le lamentable fiasco.
Quelques petites phrases creuses sur des lapalissades superficielles comme c’est d’usage dans la grisaille du train-train parlementaire en temps de paix, c’est tout ce que les chefs de l’opposition ont pu se soutirer sur la question militaire.
Voici, camarades, la soi-disant opposition telle que la conçoivent Ledebour, Haase et leurs amis. Aucune trace d’esprit de suite, d’énergie, de mordant et de décision, rien que des demi-mesures, des faiblesses et des illusions. Mais nous en avons assez de ces demi-mesures, de ces faiblesses et de ces illusions, nous savons où elles nous ont menés.
Personne ne mettra en doute la bonne volonté d’un Ledebour, d’un Haase, d’un Adolf Hoffmann. Le chemin de l’enfer est lui aussi pavé de bonnes intentions. Ce qu’il nous faut à présent, c’est la force, l’endurance et le mordant. Puissions-nous avoir un peu de la force, de l’endurance et du mordant avec lesquels nos ennemis, les classes dominantes, nous maintiennent sous le joug de l’impérialisme dégoûtant de sang. Des hommes entiers, des combattants résolus et fermes, voilà ce qu’il nous faut et non pas des politiciens volages, des faibles ou des chefs comptables hésitants.
Que la prétendue opposition ne remplisse pas ces conditions, le tract que les camarades Ledebour et Adolf Hoffmann viennent de sortir est là pour le prouver.
Ils y expriment leurs critiques vives et cinglantes
des principes qu’un grand nombre de camarades de toutes les parties de l’Allemagne ont choisi comme base de leur position et de leur action dans la phase historique actuelle. Nous les présentons intégralement à la fin de ce texte pour que chaque camarade puisse les juger de lui-même. Ces principes ne sont rien que la formulation simple, honnête et ouverte des faits et des événements que la guerre mondiale a causés dans le mouvement ouvrier ; ils sont de plus l’application conséquente et résolue des principes de notre ancien parti dans la situation présente et les devoirs qui en résultent pour tous si nous voulons enfin mettre sérieusement en pratique le socialisme international.
Et c’est précisément à la tendance qu’expriment ces principes que s’adresse le veto définitif de Ledebour et Hoffmann : II serait déplacé de faire de l’Internationale socialiste le centre du mouvement ouvrier tout entier. Il serait déplacé de limiter la liberté des instances régionales du parti quant à leurs libres décisions sur le problème de la guerre, il serait déplacé et irréalisable de placer l’Internationale au-dessus du parti allemand et des autres partis. L’Internationale ne devrait être qu’un lien fédératif lâche qui laisserait aux partis ouvriers nationaux complètement indépendants une liberté de tactique en temps de paix comme en temps de guerre comme c’était le cas avant l’éclatement de la guerre.
Camarades ! C’est ici qu’est le nœud de toute la situation, la question vitale du mouvement ouvrier. Notre parti a reculé le 4 août comme les partis des autres pays parce que l’Internationale s’est révélée n’être que des mots vides et les décisions des congrès internationaux des mots d’ordre creux et impuissants. Si nous voulons mettre un ternie à cette situation honteuse, si nous voulons éviter qu’à l’avenir ne se répète la banqueroute du 4 août 1914, il n’y a qu’une voie et qu’un salut : faire sortir la solidarité internationale du prolétariat de ce verbiage complaisant, se donner des règles d’action sérieuses et crédibles, faire de l’Internationale socialiste une force réelle dégagée des discours pour la galerie et en faire un rempart inébranlable contre lequel viendront se briser à l’avenir les assauts de l’impérialisme capitaliste. Voulons-nous nous relever de cet abîme de honte ? Alors il faut éduquer les Allemands, les Français et tous les autres prolétaires qui ont un sens de classe dans l’idée que :
« La fraternisation mondiale des ouvriers est mon devoir le plus saint et le plus haut sur cette terre, elle est mon étoile, mon idéal, ma patrie ; je préfère mourir plutôt qu’être infidèle à cet idéal. »
Mais justement les camarades Ledebour et Haase préfèrent ignorer tout ceci. Tout ce qu’ils veulent est rétablir après la guerre la cause de tous les maux : chaque parti national doit comme auparavant avoir les mains libres de faire ce qu’il veut des décisions de l’Internationale ; on aura tous les trois ou quatre ans de magnifiques congrès, de beaux discours, des feux d’artifice d’enthousiasme, des manifestes ronflants et des résolutions hardies, mais dès qu’il s’agira de passer à l’action l’Internationale sera de nouveau impuissante et devra reculer comme un fantôme devant le mensonge de la « défense du territoire » et la réalité sanglante. Ledebour et ses camarades n’ont donc rien appris de cette guerre effroyable ! Camarades, il n’est pas de pire témoignage contre un homme politique et un combattant que le fait qu’il n’ait rien su apprendre de la dure école de l’Histoire. Aucun de ceux qui ont à prendre des décisions dans la confusion et la précipitation du combat historique n’est exempt d’erreurs. Mais qu’ils ne puissent voir les erreurs commises et les corriger, qu’ils sortent de leur abaissement comme ils y sont entrés sans avoir rien appris — c’est presque un crime. Camarades, si cette mer de sang dans laquelle nous pataugeons, si la terrible chute morale de l’Internationale ne nous conduisent pas sur un chemin plus ferme, à une conscience plus claire, il n’y a plus qu’à se laisser enterrer. Alors assez de mots creux et internationaux, assez de la vieille rengaine mensongère, assez de la tromperie des masses populaires qui seraient les premières à nous cracher au visage si nous reprenions après la guerre, nous les vieux héros inéducables des congrès, l’idée de la fraternisation des peuples sans jamais vouloir l’appliquer.
Là aussi, camarades, c’est : ou bien … ou bien ! Ou bien une trahison pure et simple et éhontée de l’Internationale, comme le font Heine, David et Scheidemann ou bien une foi profonde et sainte dans l’Internationale qui devra être consolidée comme une puissante forteresse et transformée en rempart du prolétariat socialiste mondial et de la paix internationale. Il n’y a aujourd’hui plus de place pour un troisième chemin, pour les hésitations et les demi-mesures.
Et c’est pourquoi une action commune avec des gens qui partagent le point de vue des camarades Ledebour et Hoffmann est impossible pour des éléments réellement oppositionnels.
Camarades ! Ne vous laissez pas prendre dans le vieux piège de l’unité qui serait la force. C’est avec une phrase de ce genre que les Scheidemann et Ebert de la direction du parti font du porte à porte. Bien sûr l’unité fait la force, mais l’unité des convictions fortes et profondes, non pas celle de l’addition mécanique et superficielle d’éléments qui profondément sont divergents. Ce n’est pas dans le nombre qu’est la force mais dans l’esprit, dans la clarté et dans la décision qui nous animent. Nous nous pensions forts, nous mettions en avant nos quatre millions d’adhérents avant la guerre et toute notre force s’est effondrée au premier obstacle comme un château de cartes. Là aussi il s’agit de tirer les leçons des déceptions passées et de ne pas retomber dans les vieilles erreurs ! Si nous voulons faire front énergiquement contre la politique actuelle des instances officielles du parti et la majorité du groupe, il nous faut une ligne claire, énergique et suivie, il ne faut regarder ni à droite ni à gauche mais nous rassembler autour d’une bannière visible comme la proposent les mots d’ordre que Ledebour et ses camarades viennent de critiquer. Assez d’hésitations et de demi-mesures ! Avoir le but clairement à l’esprit et faire sien sur toute la ligne et sans réticences le combat de classe dans l’esprit de l’Internationale ! C’est notre devoir, c’est le terrain sur lequel nous devons nous rassembler. Qui désire sérieusement et honnêtement la résurrection du socialisme viendra vers nous, aujourd’hui, sinon demain.
Rassemblez-vous, camarades, de toutes parts autour des mots d’ordre qui nous montrent le long chemin et mettez toute votre énergie à transformer vos idées en actes ! Les masses prolétariennes asservies et saignées à blanc de tout le pays et de tous les pays souhaitent ardemment une politique prolétarienne décidée qui seule peut les sauver de l’enfer de la situation actuelle. Notre tâche et notre devoir est de hâter l’heure du salut en rassemblant nos dernières forces en un combat de classe sans concessions !
C’est pourquoi vive la lutte de classes ! vive l’Internationale !