Oui camarade , nous avons Jaurès en commun , mais tu sais beaucoup mieux que moi parler de ce grand ami du genre humain.
Néanmoins je trouve dommage que post-mortem tu aspires encore à lui faire emboiter le pas de Marcel Cachin en 1920. J'ignore en raison de quelle fidélité tu t'accroches encore au mirage socialiste d'une perpétuelle dictature impériale.
Okrana , Tchékha , Guépéou, NKVD , KGB , FSB , ce sont autant de symboles des horreurs policières d'un empire basé dans deux grandes villes associées et qui s'étend de la Baltique au Pacifique . Quel que soit le régime , l'empire russe n'est pas soluble dans la démocratie , parce que c'est une immense prison des peuples soumis par la terreur de ses flics féroces.
Je ne connaissais pas ce commentaire de Trotsky sur Jaurès . Trotsky avait un talent d'écrivain et il disait des choses bien , parfois , surtout en parlant des morts . Même Rosa Luxemburg qui ne l'avait pas en sympathie , il a dit du bien d'elle après sa mort . En contre-partie il a envoyé Radek , promu chef de la IIIème internationale , se venger de Rosa Luxemburg qui l'avait fait exclure pour vol , du SDKPiL polodais et du SPD allemand.
Il y eut en Allemagne un tel effet 17 après l'échec de 19 que Radek parvint a exclure du KPD son chef spartakiste Paul Levi , ami et successeur de Rosa Luxemburg , avec de surcroît un anathème jamais utilisé antérieurement dans un parti marxiste d'Europe occidentale , le qualificatif de TRAITRE. En 1930 , Paul Levi très gravement malade mit fin à ses jours . Son bon camarade de l'USPD Théodor Liebknecht , le frère de Karl , demanda au Reichtag de faire une minute de silence à sa mémoire . Deux partis s'y opposèrent , seulement deux partis , le NSDAP et le ... KPD.
Trotsky n'écrivait pas que des amabilités , il a écrit cela aussi :
"Qui renonce par principe au terrorisme, c'est-à-dire aux mesures d'intimidation et de répression à l'égard de la contre-révolution acharnée et armée, doit également renoncer à la domination politique de la classe ouvrière, à sa dictature révolutionnaire. Qui renonce à la dictature du prolétariat renonce à la révolution sociale et fait une croix sur le socialisme."
Nous savons bien que les Lénine , Trotsky , Staline n'ont pas renoncé à la dictature , hélas . Blanqui qui a inventé le concept de dictature du prolétariat , aspirait effectivement à l'exercice d'un pouvoir dictatorial . Marx n'a eu que le tort de reprendre assez rarement mais maladroitement l'expression dictature du prolétariat dans un tout autre sens . Il n'a jamais aspiré à une dictature au sens que ce mot a pour nous après toutes les dictatures du XXème siècle . Cà signifiait seulement qu'il ne suffisait pas de remporter les élections , mais qu'il fallait aussi pouvoir dissuader d'éventuels Franco ou Pinochet de contrarier les urnes à leur manière.
Jean Jaurès était bien fils de la grande révolution , mais c'était un grand fils , capable de garder le meilleur en rejetant les fruits vénéneux du jacobinisme et du nationalisme , contrairement au fou de guerre Peguy qui n'avait pas grandi.
Raoul Villain assassine Jean Jaurès le vendredi 31 juillet 1914 à 21 h 30 et dans l'Humanité du Ier Août 1914 , le guesdiste Marcel Cachin usant d'habiletés , appelle à l'Union Sacrée contre l'Allemagne qui n'a pas encore déclaré la guerre à la France , elle ne le fera que le 3 août. Le corps de Jean Jaurès ne devait pas être encore tout-à-fait refroidi quand Cachin a écrit cela . Il a suffit que Jaurès soit assasiné pour que les guesdistes que çà démangeait depuis longtemps , poussent à la guerre.
En 1915, Cachin rencontre Mussolini et lui demande de faire campagne pour l'entrée en guerre de l'Italie aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne . Message reçu 5 sur 5 par Musso le va-t-en guerre en train de virer au brun . En 17 , Cachin est à Saint-Pétersbourg où il demande à Kerenski de continuer la guerre . En 18 , Cachin soutien encore Kerenski réfugié en France , espérant son retour annoncé en Russie.
En 1920 il retourne en Russie et à son retour il appelle à la fondation du PCF au Congrès de Tours .. Les Russes à qui on ne traduit pas tout , ignoraient sans doute qu'en 1915 , Marcel Cachin avait lancé un hebdomadaire ultra-belliciste dont je ne connais pas le nom , mais qui réclama l'expulsion d'un certain Léon Trotsky du territoire français.
Dans mon pays breton des années vingt , il y avait à Rennes la bolchevique aux bijoux ( Louise Bodin qui dirigeait au 6 rue d'Estrées , la Fédération d'Ille et Vilaine du PCF) et son intrépide second , Charles Tillon ( le fils des bistrotiers de la Place des Lices descendant de Michel Gérard laboureur et député révolutionnaire rennais de 1789 , le mutin de la mer noire membre d'honneur de l'internationale communiste bien avant d'avoir sa carte au parti , le remarquable agitateur qui en 24 fit de Douarnenez la première municipalité communiste de Bretagne et de France , le futur fondateur et chef des maquis FTP conjuguant avec succès son profil de général et son tempéremment d'antimilitariste ).
A Paimpol , il y avait bien sûr des paimpolaises , mais aussi parfois un moustachu nommé Marcel Cachin , du moins quand il était là en compagnie de ses amis nationalistes bretons de Breizh Atao et du PNB . La Louise et Charles essayèrent bien de discuter avec lui , sans succès , il les snobait.La Louise et Charles étaient révoltés par la misère et les injustices . Marcel , lui , était plus préoccupé par sa pomme , sa carrière de vieux roublard au parti , et c' est lui qui avait le profil adéquat pour le parti , pas eux.
En France , on considère souvent François-Noël Babeuf dit Gracchus Babeuf comme un précurseur du socialisme . Il y a un peu de çà et il avait surtout un vrai talent de journaliste. Je me suis bien marré en lisant : " Le voyage des Jacobins dans les quatre parties du monde ! " . Il suffit de rentrer Babeuf comme auteur sur le site Gallica de la BNF et on trouve. Hélas , en son temps , çà n'a pas fait rire ceux qui l' ont envoyé à la guillotine.
Sérieusement , la terre aux paysans qui la travaillent , les Cuma , les Gaec , tout çà c'est du babouvisme . Ces idées ont fait leur chemins , ce qui montre bien la compétence qui était la sienne lorsqu'il s'opposait à la sacralisation de la propriété , pour défendre les paysans.
Le problème avec Babeuf , c'est l'incompatibilité radicale entre ce qu'il a écrit avant sa mort et ce qu'il a écrit après sa mort. Babeuf avait en aversion les criminels de la jacobinière terroriste , mais c'est en prison qu'il fit la connaissance du jacobin Buonarroti et comme la prison rapproche , Buonarroti conserva des contacts avec babeuf et ses amis après la sortie du cachot.
Buonarroti connu depuis comme perpétuel comploteur jacobin se situait d'évidence à mille lieux , politiquement , de Babeuf qui avait en horreur les comploteurs et les complots . Si l'histoire de France , l'accuse hélas du complot de "conjuration des égaux" , c'est parce qu'il y eut bien un complot dans cette affaire , celui de ses assasins qui l'accusèrent de leur propre spécialité du complot , pour l'envoyer à la guillotine .
C'est à peu près trente ans après la mort de Babeuf que Buonarroti remit à la postérité des liasses de papiers imprimés jaunis en les présentant comme des écrits de Babeuf.Et la postérité mit hélas tout cela sans sourciller dans les éctrits de Babeuf.Depuis il en résulte qu'à la lecture de ces différents écrits , il est permis , dans l'ignorance du coup tordu de Buonarroti , de se demander si Babeuf n'était pas fortement atteint de schizophrénie . En y réfléchissant on ne retrouve pas non plus dans le Babeuf post mortem l'ironie , les finesses , le style et la grande qualité journalistique des écrits du Babeuf d'avant.
Par contre , il est fort connu que le comploteur Buonarroti eut un grand protecteur pour lui éviter les retours au cachot , Joseph Fouché patron des mouchards et des flics , en personne. En conséquence un certain nombre de sites jacobins osent présenter aujourd'hui le salopard Fouché comme rallié avec Buonarroti , aux idées de Babeuf. C'est immonde!
Il suffit de lire les mémoires de Joseph Fouché pour être révolté par cette répugnante falsification de l'histoire sous tous ces aspects. Fouché , l'ex-président du club des jacobins qui thermidorisa Robespierre , raconte lui-même dans ses mémoires qu'il faisait surveiller Babeuf et sa mouvance , et qu'il est allé trouver Barras pour lui en parler et lui demander d'agir contre ces gens là. Puis , Fouché très content d'être parvenu à convaincre Barras , ajoute : " Et nous décidâmes de couper le mal à sa racine " . C'est tout-à-fait limpide même si Fouché n'a pas jugé utile de préciser davantage que cela signifiait guillotiner Babeuf.
Sachant tout cela , il est permis de se demander pour quelles raisons politiques Fouché a décidé d'éliminer Babeuf et de favoriser la version rougie de jacobinisme de son protégé Buonarroti.
A mon humble avis , le but de pérenniser la domination jacobine en investissant le champ politique a gauche comme à droite , me paraît évident. Le rouge de Buonarroti était toutefois relatif puisqu'il ne nuisait pas à ses relations amicales avec le grand duc de Toscane . L'opération a réussi avec Blanqui qui s'est associé à Buonarroti et a développé l' influence jacobine au sein de la gauche française en prenant la succession de Buonarroti.
Bien sûr Lénine fut à sa manière un marxiste , mais du point de vue de l'organisation , de la prise de pouvoir et de sa conservation , c'est le blanquisme qu'il a appliqué , en le perfectionnant.
Tout le pouvoir au soviets , c'est marxiste en apparence , mais comme c'est seulement sous réserve d'application des consignes du parti et de son chef , ce n'est qu'une tromperie. La fin présentée ne justifiant jamais les moyens inacceptables , Lénine a tout simplement mis en place une nouvelle dictature à la russe , après celle des tsars.
Je termine par une citation d'un vieux révolutionnaire modeste et sincère:
« Oui le socialisme reste à inventer pour désenchaîner la vieille espérance ouvrière. C'est là mon vœu, au bord du dernier rivage, au terme du voyage où il me faut tourner les yeux vers le cortège du passé, la multitude de ceux que j'ai aimés parce qu'ils allaient leur chemin en tâtonnant, souvent dans le doute, mais sans jamais désespérer »
Charles Tillon