Chers camarades,
Il y en a qui ne veront jamais dans "l'Humanité", même en dernière page, une nécrologie, ce sont aussi des communistes, des résistants, oui mais de la IVème Internationale, des nôtres sans doute, une histoire oubliée, quand le parti hurlait, "liquidez moi, les trotskistes", qualifiés "d'hitléro - trotskistes", eux aussi ont donné leurs vies dans les camps et devant les peletons d'exécution... Quand le journal "la vérité" ne devait reparaitre légalement qu'en 1946, lui qui dans la clandestinité existait depuis 1940, quand l'Humanité, sous ordre de Duclos négociait sous occupation allemande sa parution légale de par le "pacte Germano - Soviétique"...
Alors cet article de Weiss très instructif !
«Meurtres au maquis», de Pierre Broué et Raymond Vacheron, publié chez Grasset, lève le voile sur l’un des épisodes les plus mystérieux de la Résistance: l’élimination de quatre militants trotskistes. Cinquante ans après, les derniers survivants ont brisé...
Même en temps de guerre, il y a des morts plus insupportables que d'autres. Ceux-là n'auraient jamais dû mourir. Pas comme ça. Ils s'appelaient Pietro Tresso, dit «Blasco»; Jean Reboul; Abram Sadek, dit «André Lefèvre»; Maurice Sieglmann, dit «Ségal», dit encore «Pierre Salini». Morts pour rien. Victimes d'une sale guerre qui n'avait rien à voir avec la libération de la patrie. Liquidés salement; enterrés à la sauvette. Pour eux, pas de stèle, pas de cérémonie du souvenir. Leur tombe, ce fut l'oubli, le silence, le mensonge. Et peut-être le remords des meurtriers - qui bientôt auront tous disparu. Cinquante-quatre ans ont passé depuis...
L'affaire - telle que la reconstituent Pierre Broué, historien trotskiste, et Raymond Vacheron, syndicaliste CFDT et historien amateur, au terme de six ans d'enquête -, l'affaire, donc, commence par un haut fait de la Résistance. L'un des plus spectaculaires et des plus méconnus. L'évasion collective de 79 prisonniers politiques (plus deux droit-commun) de la prison du Puy-en-Velay, dans la nuit du 1er au 2 octobre 1943. L'opération a été montée par l'état-major FTP (Francs-tireurs et Partisans), bras armé du PC clandestin, avec l'aide des services secrets britanniques. Tout se déroule selon les plans. Un succès total... en apparence. En fait, dès ce moment, les événements ont commencé à échapper au contrôle des cadres FTP. La «belle» est trop belle. Tout indique en effet qu'ils ne voulaient pas, au départ, faire évader tous les prisonniers, mais seulement les éléments les plus fiables, ou les plus aptes à exercer des responsabilités dans l'action clandestine. Comme lors de la première évasion du Puy, le 24 avril, comme à la prison Bellevue de Saint-Etienne, le 25 septembre.
Mais il y avait le gardien Albert Chapelle. Une figure, Chapelle. Solide comme le granite, avec sa tête de séminariste. 24 ans, membre des Jeunesses socialistes, cet ancien coiffeur est entré dans l'administration pénitentiaire pour échapper au STO. En poste à Châteauroux, il travaille pour l'Intelligence Service. On lui conseille de demander sa mutation au Puy: «Là-bas, il y a un travail à faire.» Arrivé au Puy en août, il prend contact avec le responsable communiste au sein de la prison, Augustin Ollier, et fixe ses conditions: pour l'évasion, ce sera tout le monde ou personne. Or Chapelle est l'homme-clef du dispositif. Sans lui, pas de cavale. Ce sera donc tout le monde. 82 personnes en tout, en comptant Chapelle, désormais grillé et condamné à rejoindre le maquis: un microcosme de la Résistance. Il y a là des Français, des Italiens, des Espagnols; des communistes en grand nombre, cadres aguerris ou jeunes recrues, plus rompues au maniement des armes qu'à la dialectique marxiste, quelques socialistes et gaullistes, des réfractaires au STO. Et formant un groupe à part, cinq militants trotskistes condamnés par la justice de Vichy, qui se sont retrouvés au Puy après avoir erré de prison en camp de détention: Tresso, Reboul, Sadek, Sieglmann, plus Albert Demazière. Si les choses avaient tourné comme le souhaitaient les chefs communistes, ces cinq-là n'auraient jamais dû être au nombre des évadés.
Trois ans plus tôt, au Mexique, Trotski est tombé sous les coups d'un tueur à la solde de Staline. En cet automne 43, la haine est toujours aussi vive entre les frères ennemis de la Révolution. L'appareil et la presse communistes dénoncent sans relâche les agissements des «hitléro-trotskistes» . Critiquer Staline, c'est s'attaquer à l'URSS. C'est tirer dans le dos de l'Armée rouge, dont l'héroïque résistance, à Stalingrad, a changé le cours de la guerre. C'est faire le jeu des nazis. Pour les hitlériens - et pour Vichy -, les trotskistes sont des communistes. Pour les staliniens, ce sont des traîtres. Tresso et ses amis ont-ils cru un moment, dans l'euphorie de l'évasion, que les communistes avaient changé de sentiment à leur égard? Terrible illusion...
Voici les 82 libres. Dans la nuit noire, l'évacuation commence. Mais à partir de là, les choses se mettent à déraper. Deux camions devaient venir récupérer les hommes en cavale. Ils n'arriveront jamais. Au lieu de rendez-vous, il y a seulement une camionnette et trois voitures. Une vingtaine d'hommes s'y entassent. Deux autres partent à vélo - ils seront arrêtés. Le gros de la troupe se met en marche sous la conduite des FTP qui couvraient l'évasion. Destination: le maquis Wodli (du nom d'un communiste alsacien pendu par les nazis) installé dans les forêts du Meygal, au hameau de Raffy, entre Yssingeaux et Le Chambon-sur-Lignon. Raffy n'est guère qu'à une trentaine de kilomètres du Puy. La colonne mettra plus de deux jours pour y parvenir.
La cavale tourne à l'odyssée. Sans carte, mal équipés, tenaillés par la faim, les hommes errent à l'aveuglette dans une région qu'ils ne connaissent pas. Après des heures de marche, les voilà quasiment revenus à leur point de départ. Quelques-uns décident de tenter leur chance seuls. Il faut se remettre en route. Marcher la nuit, se cacher le jour. Lorsqu'ils atteignent Raffy, après avoir parcouru plus de 100 kilomètres, les paysans sont médusés par le spectacle de ces hommes épuisés, dépenaillés, les pieds en sang.
Les évadés du Puy sont répartis tant bien que mal dans les fermes du coin. Quelques-uns repartent. Le maquis Wodli, gros à l'époque d'une trentaine de combattants qui doivent se déplacer sans cesse pour échapper aux forces de répression, n'est pas préparé à faire face à cet afflux d'arrivants qu'il faut équiper, loger, nourrir. L'explosion des effectifs met en péril la sécurité du groupe. Après quelques jours de flottement, les choses rentrent dans l'ordre, sous l'autorité de Giovanni Sosso, dit «Capitaine Jean», homme aux multiples identités et à la biographie énigmatique; selon Broué, Sosso est un agent du GRU, le service secret de l'URSS.
Dans ces premières journées d'octobre, témoigne Albert Demazière, les trotskistes sont libres d'aller et venir. Ils ne se sentent pas menacés. Que faire? Rester au Wodli? Partir? Les cinq hommes délibèrent et votent. Par trois voix contre deux, ils décident de rester. «Sans papiers, sans armes, sans argent, nous avons pensé que nous étions plus en sécurité à Raffy», se souvient Demazière.
Le 6 octobre, Albert Demazière est désigné pour aller au ravitaillement avec deux maquisards communistes. «Une mission de confiance, note aujourd'hui Théo Vial-Massat, ancien député et maire communiste de Firminy, qui faisait partie des évadés du Puy et se trouvait au Wodli début octobre 1943. Cela dément le point de vue de ceux qui prétendent que ces cinq résistants [les trotskistes] étaient condamnés à leur sortie de prison.» Les trois hommes s'égarent. La région est truffée de gendarmes. Après avoir dormi dans une grange, ils décident de se séparer. Demazière gagne Le Chambon-sur-Lignon, puis de là, La Voulte, Valence, où on lui procure des faux papiers, enfin Paris, où il rejoint la direction de son organisation.
Difficile de mesurer les conséquences de cet épisode. Pour Théo Vial-Massat, «la "fuite" de Demazière – bien que d'autres aient quitté le maquis sans prévenir – a pu déclencher une vive méfiance. A-t-elle réveillé de vieux démons et fait naître et grandir l'idée du "complot trotskiste nuisible à la sécurité du maquis tout entier"? On peut le penser.» D'autres témoignages donnent à penser, au contraire, que le sort des trotskistes était scellé et que le départ - «involontaire» , tient-il à souligner - de Demazière lui a sauvé la vie. Quelques jours après en tout cas, les conditions vont changer radicalement pour Tresso et ses camarades. Les quatre hommes sont regroupés dans une ferme à l'écart, au secret, gardés en permanence par des hommes en armes. Les anciens détenus du Puy se retrouvent en captivité. Résistants prisonniers de la Résistance. Ils doivent rédiger leur bio. S'ils l'ignoraient, les geôliers communistes savent désormais qu'ils ont entre les mains un personnage de premier plan: Pietro Tresso, 50 ans, est l'un des fondateurs, avec Gramsci, du Parti communiste italien. Exclu du PCI en 1930 pour s'être opposé à la politique de la «main tendue aux camarades en chemise noire» (les fascistes), il a rejoint le courant trotskiste et participé, en 1938, au congrès constitutif de la IVe Internationale.
Contre les trotskistes de Raffy, les pires accusations circulent. «Il paraît qu'ils auraient voulu tirer sur les gardes, qu'ils voulaient empoisonner l'eau du camp.» Que faire d'eux? Des discussions ont lieu. «Je me souviens, une réunion s'est tenue un soir, au moment du dîner, rapporte un témoin. Ils ont dit: "Ah!, ces fameux trotskistes, ils veulent tout savoir, ils posent sans cesse des questions sur notre position." Alors les dirigeants ont demandé: "Qu'est-ce que vous pensez d'eux?" J'ai répondu: "Je ne sais pas, je ne les connais pas." Un camarade a dit: "On va tous se faire avoir à cause d'eux." Alors on a proposé de les liquider...» Un procès de Moscou dans les monts de la Haute-Loire. Avec simulacre de démocratie en prime. L'acquiescement sollicité des maquisards du Wodli, et si aisément extorqué, ne sert qu'à mouiller les témoins, scellant à jamais les bouches et les consciences. A la même période, une réunion se tient au PC du Wodli, au moulin de Vareilles. Récit d'un témoin: «Sosso présente un rapport sur la nécessité de lutter contre les trotskistes, ennemis de la révolution, traîtres et saboteurs. Les responsables du maquis, une dizaine, prennent ensuite la parole. Ils sont tous d'accord: il faut en finir avec ces ennemis de la révolution et de Staline. Il faut expliquer tout cela aux maquisards.»
L'enquête de Broué et Vacheron corrobore sur ce point l'opinion de Jean Burles, lui aussi évadé du Puy, futur membre du Comité central du PCF, aujourd'hui l’un des animateurs du courant refondateur: il est inconcevable que l'exécution de quatre hommes, dont un dirigeant de l'importance de Tresso, ait pu être décidée au niveau local. On attend les ordres venus d'en haut. Ils arrivent fin octobre.
L'exécution a lieu dans la ferme Couquet. C'est un carnage. Sous la conduite de Sosso, un commando constitué spécialement ouvre le feu sur les prisonniers. Deux d'entre eux tentent de s'echapper. Ils sont rattrapés et achevés. Aux paysans, on dira que c'était un tir d'exercice. Deux cadavres sont enterrés dans la ferme même, dont le toit s'effondrera peu après. Les autres dans la vallée en contrebas, si belle à l'automne. C'était le 26 ou le 27 octobre 1943.
Avec une patience d'archiviste, Raymond Vacheron, l'historien amateur, a réussi à retrouver 26 des témoins de ces événements; dont les deux derniers survivants de la dizaine d'hommes présents à la ferme Couquet ce jour-là. Cinquante ans après, au bout de longues heures d'entretien et sous le sceau de l'anonymat, presque tous ont fini par parler. Ce n'était pas facile. La fidélité à l'idéal de leurs 20 ans, un sentiment de loyauté envers leurs camarades disparus, la répugnance à gratter une vieille plaie mal cicatrisée et, pour quelques-uns, une foi encore intacte dans l'infaillibilité du «Parti»: tant de sentiments se mêlaient.
Publier des noms? A quoi bon... Ces hommes furent des héros. Des héros qui, un jour, ont assisté ou participé à une saloperie, et en ont été marqués à vie. A leur façon, eux aussi ont été des victimes du grand mensonge stalinien. «On m'aurait fait tuer père et mère», confie l'un d'eux. Comme l'écrit l'historien communiste Roger Martelli, dans le journal refondateur «Futurs», il ne s'agit pas d’«instruire aujourd'hui le procès d'hommes qui acceptaient par ailleurs de sacrifier leur vie à la cause antinazie», mais de comprendre comment un tel crime a été possible. Et d'abord savoir qui a donné l'ordre assassin.
C'est le point faible du livre. La décision est-elle venue du commandement FTP, de la direction du PCF clandestin, du PCI, du PCUS? Pierre Broué avance le nom de Giulio Ceretti, représentant du PCI au Komintern. Togliatti, secrétaire général du PCI, bien que non impliqué dans la décision, l'aurait couverte a posteriori. Manquent les preuves définitives. Peut-être la parution de ce livre obligera-t-elle ceux qui savent à parler et ouvrir les archives. Pour que tombe enfin le mur du silence qui pendant plus d'un demi-siècle a entouré le drame de Raffy. Ce jour-là, Pietro Tresso, Jean Reboul, Abram Sadek et Maurice Sieglmann pourront reposer en paix !