Salut camarades,
Petite histoire du Parti Communiste Suisse (PCS) tiré du dictionnaire des Kominterniens par Brigitte Studer, de 1919 à 1944.
Le Parti communiste suisse, petit en nombre au sein de l'Internationale, y occupe une place relativement importante pour deux raisons. Premièrement, il dispose au départ d'un pool de militants qualifiés connaissant personnellement les dirigeants du Komintern et qui seront en grande partie happés par l'appareil central à Moscou. Jules Humbert-Droz*, Edgar Woog* ou Karl Hofmaier* exercent ainsi d’importantes fonctions politiques dans de nombreux de pays, l’URSS y compris, au service du Komintern.
D’autres militants travaillent plus obscurément à Moscou en tant que collaboratrices techniques, comme Jenny Humbert-Droz* ou Sophie Kirschbaum*, par exemple, ou dans les structures clandestines comme Lydia Dübi* dans le département des liaisons internationales de l’Internationale communiste. D’autres encore sont chargés de tâches internationales en Suisse même. Ce qui nous amène au deuxième facteur. En effet, la situation géographique de la Suisse au centre de l'Europe et voisine de l'Allemagne prédispose le PCS à une série de tâches particulières pour le Komintern. Après la venue au pouvoir du nazisme, il incombe ainsi au PCS d’accueillir non seulement des militants et des cadres du parti allemand, mais aussi de tenter de récupérer ses biens immobiliers et une partie de son infrastructure matérielle. De même, la Suisse sert de relais pour une part de l’activité éditoriale et de presse du Komintern. La rédaction du journal Inprekorr et la RUNA, la Rundschau Nachrichten Agentur, s’installent ainsi à Zurich dans les années 1930. Le PCS joue également un rôle important dans l’organisation du transit des volontaires pour la guerre d'Espagne des pays de l'Est, d'Europe centrale, voire, dans certains cas, du Nord de l'Europe et même de la France. Enfin, des communistes suisses, Jules Humbert-Droz notamment, Theo Pinkus* et sans doute aussi le jeune Raymond Kamerzin* sont chargés de réunir du matériel à charge contre les trotskistes dans le cadre des Procès de Moscou.
Jusqu'à la fin des années 1920, le PCS a des relations peu conflictuelles avec l'Internationale. Or, l'affaire Wittorf-Thälmann qui se joue dans le Parti communiste allemand en 1928 et qui aboutit à la réinstauration de Thälmann, un proche de Staline*, contre l'avis du comité central du PCA, a des répercussions sur le PCS. En effet, proche de la section allemande pour une série de raisons (d’ordre historique, linguistique, culturel et personnel) le PCS se confronte alors à l'Internationale. En novembre 1928, l'intervention autoritaire de la part de l'Internationale dans les affaires internes du parti voisin amène le PCS à protester auprès du CEIC contre de telles méthodes. Le Komintern réagit très violemment et fera tout pour remettre le Parti au pas. Dès lors, du printemps 1929 à mai 1930, c’est un véritable ballet d’émissaires et d’instructeurs. Parmi ceux qui viennent en mission en Suisse il y a Eugen Fried* (qui se fait appeler “Emil”), “Magnus” (en réalité Richard Gyptner), “Gustav” (sans doute Hans Walter Pfeiffer), Julian Leński (Leszszyński) et peut-être aussi Manouilski*, Walter Ulbricht et Arthur Dombrowski. En tant que responsable du WEB Georgij Dimitrov* fait également plusieurs voyages en Suisse entre 1929 et 1932. De juin 1930 à septembre 1930, puis de nouveau en juin et en septembre 1931 et enfin en novembre 1931 “Willi” (sans doute Fritz Heckert*) séjourne en Suisse en tant qu'instructeur de l'Internationale syndicale rouge. Entre mars 1930 et janvier 1932, le Suisse Siegfried Bamatter* est également dépêché à plusieurs reprises par le WEB comme instructeur auprès de son propre Parti. Le Komintern parvient à imposer une normalisation au cours de la séance plénière du comité central élargi de mai 1929, puis lors du 5e congrès du Parti en juin 1930. Mais tout au long des années 1930-1931, le Parti reste traversé de tensions et de conflits internes. Le nombre d'adhérents cotisants chute officiellement de 3 500 en 1927 à 2 200 en 1931 (plus vraisemblablement de 2000 à 1700). Presque la totalité de la section de Schaffhouse quitte le Parti pour fonder une nouvelle organisation, appelée “opposition de droite” par les communistes. Par cette scission, le PCS perd un bastion avec l'un des trois quotidiens communistes et un des trois mandats au Conseil national. Mais c'est surtout l'activité militante qui recule fortement et le Parti perd de très nombreux sympathisants.
En automne 1931, Humbert-Droz*, démis de sa fonction de secrétaire du Komintern, revient en Suisse. Il est chargé des élections nationales, mais celles-ci se soldent par un très mauvais score. Apparemment lié au groupe des “Conciliateurs”, opposés à la politique dite du “social-fascisme”, il fait adopter au comité central de juin 1932 une résolution favorable à une collaboration avec les socialistes. Lors du 12e Plénum élargi du CEIC en août/septembre 1932 à Moscou, le Komintern impose un revirement de la direction du Parti. Humbert-Droz* est écarté de cette dernière, mais il est chargé des sections romandes. A nouveau, et jusqu'en 1935, les émissaires défilent : en novembre/décembre 1932 et en mai 1936 Richard Gyptner* ; en 1932, début 1933 et probablement en 1934 le Hongrois S|ndor Nógr|di (“Alex” ou “Kellermann”) ; de août 1933 à mai 1935 Hermann Jakobs* (“Heiner”, “Jacob”), instructeur de presse auprès du PCS et homme de liaison entre le PCA et le PCS ; de 1934 à 1935 le Polonais Abram Weizblum* (“Andrej Karolskij”) et enfin Hugo Eberlein* (“Ernst”) qui vient pour régler la reprise de l'imprimerie coopérative (Genossenschaftsbuchdruckerei) de Bâle par le Komintern.
Le tournant vers la tactique de Front populaire ne parvient pas à doper le nombre d’adhérents et l’audience du PCS. Même s'il augmente quelque peu ses effectifs { plus ou moins 2000 membres en 1936, ce chiffre baisse de moitié jusqu'en 1938. Et le rapprochement avec les socialistes genevois de Léon Nicole ne parvient pas à inverser l'isolement progressif du PCS. En 1937 et 1938, presque tous les cantons romands plébiscitent l'interdiction des sections communistes. En septembre 1939, après quelques hésitations initiales, le Parti adopte la position du Komintern de la “guerre impérialiste” entre Hitler, d’une part, la France et l'Angleterre, de l’autre. Cette politique permettra aux Autorités fédérales d’interdire le Parti sur le plan national en été 1940, mais elle n’en est pas la cause, une partie de la droite oeuvrant depuis des années dans ce sens. Apparemment, il n'a alors plus que quelques 350 membres. Il passe le reste de la guerre dans la clandestinité.
Or, dès le printemps 1943 naît l’espoir de former un partie de gauche unifié en Suisse. Léon Nicole, dirigeant de la Fédération socialiste suisse (FSS), une dissidence du Parti socialiste, et depuis son voyage en URSS en 1939 très proche des communistes, prend l’initiative en lançant un appel dans ce sens. Le Parti socialiste lui répond en substance que l'unité ne peut se faire que dans son sein. Dès que filtre la nouvelle de la dissolution de l’Internationale communiste, apparemment le 24 mai 1943, Jules Humbert-Droz* qui a été écarté de la direction du PC clandestin et même suspendu en tant que membre sollicite son adhésion au PS. Peu après, à Pentecôte, le PCS et la FSS fusionnent et demandent une adhésion en bloc au Parti socialiste. Celui-ci n’accepte que l’admission individuelle, condition recevable aux yeux de Léon Nicole, mais non pour Karl Hofmaier*. Quoi qu’il en soit, leur mot d'ordre de boycott des élections nationales d'octobre 1943 met fin aux tentatives d'unification. Pourtant, l'enjeu politique était de taille. Il s'agissait de préparer l'après-guerre qu'on croyait imminente, la position de la gauche étant alors très favorable. Le PSS devient le plus fort parti national et obtient son premier conseiller fédéral. C’est finalement en octobre 1944 que sera fondé le Parti Suisse du Travail. Il accueille dans un premier temps non seulement les anciens cadres et militants communistes, mais aussi de nombreux militants de la gauche socialiste et connaît un succès d’estime lors des premières élections après la guerre. Mais rapidement, ses positions calquées sur la politique soviétique autant qu’un scandale financier autour de Hofmaier* et le repli sur un fonctionnement interne stalinien entraînent le recul électoral et une forte perte de membres du nouveau parti.