Chers camarades,
Un camarade de Seine Maritime m’a mis au courant d’une polémique sur un forum communiste au sujet du traité de Brest-Litovsk, en 1918. A partir de 1924, les négociations avec l’Etat Major allemand et les divergences sur les conditions de la signature du traité ont fait l’objet – comme pratiquement toute l’histoire du marxisme en Russie, d’une réécriture dans l’intérêt de la caste bureaucratique qui consolidait son pouvoir après la mort de Lénine. Selon cette réécriture, dont certains jeunes camarades semblent s’inspirer, Léon Trotsky, qui dirigeait les négociations pour l’Etat soviétique, poursuivait des objectifs en franche contradiction avec ceux de Lénine et du Comité Central du parti. Si tel avait été le cas, on se demande pourquoi ces derniers n’ont pas mis fin à la mission de Trotsky à Brest-Litovsk.
Des divergences existaient, en effet, entre Lénine, Trotsky, Boukharine et d’autres dirigeants bolcheviques sur la question de la guerre (ou la paix) avec l’Allemagne. Mais elles n’étaient pas celles que prétendent les quelques adeptes de l’école « stalinienne » qui sont à l’origine de cette polémique. Quels sont les faits ?
Concernant le traité de Brest-Litovsk, il n’y avait pas seulement deux positions (celles de Lénine et de Trotsky) au sein du Comité Central, mais au moins trois. Je dis « au moins » parce que certains éléments qui, comme Zinoviev ou Staline, se prononçaient pour la position de Lénine le faisaient pour des raisons très différentes de celles de Lénine lui-même.
On peut résumer les trois positions, en janvier 1918, de la manière suivante. La première, celle de Lénine, était pour la signature immédiate du traité. Compte tenu de l’incapacité de l’Etat soviétique de se défendre, à cette époque, Lénine craignait que, si l’Etat soviétique n’acceptait pas immédiatement les conditions calamiteuses que l’impérialisme allemand lui imposait, celui-ci déclencherait une nouvelle offensive de grande envergure. Il voulait gagner du temps pour organiser l’armée rouge et dans l’espoir d’une maturation de la révolution allemande. La deuxième position, celle de Trotsky, était de signer les conditions allemandes seulement dans le cas où une nouvelle offensive était effectivement lancée. Il pensait que, de cette façon, il serait plus clair, aux yeux des travailleurs du monde – à qui les impérialistes avaient décrit les bolcheviques comme étant des agents du Kaiser – que les annexions et autres concessions faites à l’Allemagne étaient bel et bien imposées aux révolutionnaires russes, et qu’ils n’avaient pas d’autre choix que de signer. Mais il existait une troisième position, qui, en l’occurrence, était largement majoritaire dans le parti et même au CC, et qui s’opposait à la signature du traité et prônait le lancement d’une guerre révolutionnaire contre l’Allemagne.
Il faut dire que cette dernière position, défendue notamment par Boukharine, avait été celle de l’ensemble du parti, y compris Lénine et Trotsky, avant la prise du pouvoir des soviets. Lénine n’était pas un pacifiste. Il envisageait la possibilité d’une guerre révolutionnaire contre l’impérialisme étranger et pour apporter l’aide des forces armées révolutionnaires aux insurrections révolutionnaires auxquelles il s’attendait dans les pays européens. Nous sommes là à des années lumières du « socialisme dans un seul pays » théorisé par Staline en 1924, n’est-ce pas ? En janvier 1918, les soviets et le parti étaient majoritairement hostiles à la signature d’une paix humiliante avec l’Allemagne. C'est-à-dire que Lénine et Trotsky, favorables à la signature, étaient minoritaires sue cette question, indépendamment de la divergence purement tactique qui existait momentanément entre eux.
Donc, la stratégie poursuivie par le gouvernement soviétique et son représentant à Brest-Litovsk, Trotsky, était de gagner du temps. Trotsky a brillamment profité de ce temps pour transformer les « négociations » (il s’agissait en réalité d’un ultimatum allemand) en une tribune internationale de propagande révolutionnaire. Ses discours et articles de cette période étaient publiés et largement diffusés par l’Internationale Communiste – y compris par le PCF. Le gouvernement soviétique espérait que la révolution allemande éclaterait à court échéance. Mais quand il a dû se rendre à l’évidence que cette révolution mettrait plus de temps à mûrir (elle a finalement éclaté en novembre 1918), des divergences d’opinion se sont manifestées au sein de la direction du parti, essentiellement autour des trois positions que j’ai définies ci-dessus, Lénine et Trotsky faisant figure, pour ainsi dire, de la minorité « modérée » (opposés à une guerre révolutionnaire contre l’Allemagne). Quelques jours plus tard, le 24 janvier 1918, les discussions avec l’Etat-major allemand arrivant à un point critique, il fallait prendre une décision quant à la ligne de conduite que devait adopter Trotsky à Brest-Litovsk. Avant la réunion du CC, Lénine et Trotsky sont parvenus à un accord, selon lequel Lénine acceptait de ne pas signer avant le déclenchement d’une offensive, mais que, dans ce cas, Trotsky signerait immédiatement à ce moment-là et resterait fermement opposé à l’idée d’une guerre révolutionnaire. Par conséquent, à cette réunion, Lénine n’a pas exigé la signature immédiate du traité. Il s’est contenté de proposer une résolution demandant à Trotsky de prolonger les négociations le plus longtemps possible.
Quelques jours plus tard, lorsque les Allemands ont réitéré leur ultimatum, avec la menace d’une offensive immédiate à la clé, Lénine s’est déclaré de nouveau pour la signature immédiate. Trotsky était contre, puisque l’offensive n’était pas encore une réalité. Cependant, le lendemain, une offensive allemande étant clairement imminente, Trotsky a abandonné son opposition à la signature, ralliant la position de Lénine et lui donnant ainsi une majorité au CC.
On le voit bien : la tentative de présenter Lénine et Trotsky comme des adversaires irréductibles sur la question du traité de Brest-Litovsk ne correspond pas à la réalité.
Fraternellement