Bonjour,
l'article que La Riposte a publié en ligne sur la dégénérescence de la Révolution Russe m'intéresse particulièrement, suite aux discussions que j'ai eu avec les staliniens il y a quelques semaines et à mes recherches en général.
Il y a sept ans maintenant paraissait Le Livre Noir du Communisme. Ce livre de plus de huit cent pages recensait les crimes massifs, les terreurs, répressions, famines organisées dans tous les pays dits "communistes" à travers le globe depuis 1917, et recensait 85 millions de morts au total, répartis de la manière suivante:
(n'ayant pas le livre sous la main, je fait un rendu approximatif)
Russie/URSS:
Guerre civile russe 1917/1921: 10 millions de victimes;
Famine de 1932-1933 (dite à tort "famine d'Ukraine" alors qu'elle frappa aussi le Caucase Nord et le Kazakhstan): 6 ou 7 millions de morts;
Purges staliniennes: plusieurs centaines de milliers en 1937-1938, au moins;
Populations déportés: plusieurs centaines de milliers de morts
Goulag: on ne sait pas combien de gens y sont morts. Probablement plusieurs millions.
Le total trouvé pour l'URSS étant de près de 25 millions.
Chine:
Répréssions des années 50 : 7 millions de morts, peut-être dix;
Grand Bond en Avant: famine faisant 27 millions de morts;
Révolution culturelle et laogaï (goulag chinois): le dissident chinois Harry Wu (19 ans au laogaï) prête 20 millions de morts au laogaï. On attribue plusieurs millions de morts à la Révolution Culturelle; le Times a parlé d'un million.
Pour la Chine il est question de 55 millions de morts environ, peut-être plus.
Cambodge: le régime de Pol Pot, avec les rizières de la mort et la faim, fut environ 2 millions de victimes, soit un tiers de la population, ce qui fait que le régime est raisonnablement clasable comme le pire de l'Histoire de l'humanité en proportion.
Les auteurs font aussi allusion à des millions de morts en Corée (ce qui n'est pas difficile à trouver, avec la Guerre de Corée puis la famine qui sévit en Corée du Nord vers 1995).
Pour le reste, c'est beaucoup plus approximatif: outre la famine éthiopienne, on a droit à des passages sur l'Angola et le Mozambique où la guerre civile est bien entendu mise au compte des seuls "marxistes", niant l'interventionnisme sud-africain ou le minimisant. Dans le cas de l'Amérique latine, où les auteurs parlent de 150.000 morts du "communisme", on atteint le grotesque: les sandinistes, sur lesquels on re-balance les diffamations courant sur eux pendant les années 80, se voient attribué les morts de Somoza, le dictateur qu'ils combattaient.
Mais il n'en reste: ils ont bien leur 85 millions de morts, et peut-être plus parce que l'on ne sait pas combien il y eut réellement de morts au laogaï, au goulag, pendant la Révolution Culturelle.
Mais ça ne s'arrête pas là pour les auteurs. Le but du livre est bien évidemment de montrer la criminalité non pas de Staline (ça, tout le monde est au courant -d'ailleurs, aucun grand crime n'est "révélé" par Le Livre Noir, pour le goulag, les famines, les répressions... on était déjà au courant depuis longtemps), de Mao, de Pol Pot... Il s'agit de défendre aussi ces thèses:
-d'abord, tous les pays abordés sont bien "communistes": la preuve, l'état gère tout et possède tout (le fait que la nature de l'Etat ne soit pas la même selon qu'il est bureaucratique, démocratique, démocratique prolétarien, capitaliste... passe à la trappe. Il aurait pourtant suffit de lire Marx)
-ensuite, c'est bien la même idéologie, avec des variantes, qui s'applique selon les pays, et est responsable des crimes; c'est donc la preuve que c'est bien l'idée qui est criminelle, autant que les dirigeants qui ne firent que l'appliquer.
-le "communisme" est une idéologie d'extermination de certaines classes sociales; c'ets une sorte de "nazisme social" où au lieu d'exterminer les juifs, on tue les "bourgeois"...
-le "communisme" est comparable au nazisme, par sa nature (voir la thèse précédente) et par le nombre de morts: "25 millions pour le nazisme (chiffre outrageusement sous-estimé) et 85 millions pour le "communisme".
-Le Livre Noir s'inscrit de plus dans la tradition d'un monde séparé entre les totalitarismes et les démocraties, avec ce mythe puissant de la "virginité" du capitalisme... Un professeur de droit de ma connaissance, enthousiasmé par Le Livre Noir, déclara que seuls les 'communistes' et les nazis commirent des génocides (et tant pis pour le génocide amérindien, la Traite des noirs, etc...)
Comment un communiste doit-il réagir?
Doit-il se contenter de mépriser le Livre Noir? Surtout pas. Malgré les apparences, le livre a fait son effet: j'ai rencontré des gens de mon âge (je suis étudiant) qui m'ont dit que pour eux, chanter l'Internationale équivaut à crier 'Vive Hitler". La comparaison nazisme/ "communisme" est devenue populaire. Il y a deux sortes d'anticommunisme: celui qui se base sur l'échec économique de l'URSS pour dénoncer "l'utopie" du "communisme"; et celui qui se base sur les crimes staliniens/maoïstes pour dénoncer le "caractère criminel du communisme". Ce dernier anticommunisme, bien plus que le premier, nous fait perdre beaucoup de militants potentiels.
Voilà comment je réagis:
:arrow: d'abord, faire clairement comprendre que le Livre Noir ne vise aucun but historique (il y avait déjà une importante littérature sur le Goulag, les crimes maoïstes, etc... avant le Livre Noir, qui ne révèle pas grand-chose en fait) mais un but idéologique. Et pour cela, il réunit des régimes très divers pour faire croire qu'il y a un "fil rouge" (sans mauvais jeu de mots) qui les relie: l'idée communiste. Ainsi, dans le même livre, on trouve Castro, auquel on attribue 15.000 fusillés, mais qui donne à son pays la plus forte espérance de vie en Amérique latine, et Pol Pot, qui extermine un tiers de ses compatriotes et aurait bien fait plus si les vietnamines (pourtant eux aussi "communistes") n'étaient venus le déloger. On trouve les sandinistes, qui remirent leur pouvoir en jeu par les urnes, et acceptèrent leur défaite, et à côté, les assassins fous furieux du Sentier Lumineux. On trouve la RDA, la Hongrie, la Yougoslavie (la Yougo a connu une période très meurtrière après 1945, puis ça se calme ensuite) pour lesquels on trouvera des dizaines de milliers de victimes au début puis quelques milliers sur la suite (ce sera toujours trop, bien sûr) avec de l'autre le régime de Mao, Staline, qui chacun supprimèrent 5 à 10% de leur population. On trouve Staline, qui affame sa population en 1932 pour exporter du blé arraché aux paysans, et de l'autre on a Brejnev qui, sans être un ange certes, importe des céréales pour éviter la faim à son pays. On trouve Lénine, qui subit une guerre largement soutenue par l'étranger à partir de mars 1918, et Staline, qui affame en temps de paix. Lénine va certes créer les premiers goulags, ce qui fait dire aux auteurs qu'il n'ya pas de différences entre Lénine et Staline, mais ce dernier va décupler l'ampleur des camps, et leur donner un rôle qu'ils n'avaient pas sur le plan économique.
Une conclusion s'impose: devant une telle diversité de régime,s de pratiques, de mentalités, force est d'admettre que la thèse de « lidéologie commune » est un mensonge. Même si ces régimes se rassemblent dans une alliance stratégique, le Pacte de Varsovie (sauf la Chine et le Cambodge, bien sûr), la différence entre Cuba et lURSS, et même la différence entre lURSS des années 30 et celles des années 70 et 80 est telle que toute personne sensée doit bien admettre quil ny a pas dunité de pensée, et donc que ce sont des dirigeants spéciaux (Staline et Mao en particulier) qui sont responsables des crimes principaux. Non pas quil ny ait pas de crimes en dehors deux : mais dans des proportion plus faibles, de sorte que la comparaison avec le nazisme devient impossible. Si vous enlevez Staline (une quinzaine de millions de morts) et Mao (au grand minimum 45 millions), le bilan du Livre Noir seffondre des trois quarts, alors que Staline ne dirige lURSS que sur un tiers de son histoire, et Mao la Chine que sur la moitié de son histoire depuis 1949.
: arrow : Mais le principal, cest de montrer quaucun de ces pays na été, ne fut ou nest communiste. Il ny a pas de propriété collective sil ny a pas de souveraineté collective, donc de démocratie, même pour le seul prolétariat. La « dictature du prolétariat » nest que linversion de la « dictature de la bourgeoisie » que connaissait la France pendant la démocratie censitaire pendant la première République puis entre 1815 et 1848, où seuls les plus riches peuvent voter : ici, seuls les prolétaires peuvent participer au vote, et chaque non-prolétaire qui devient prolétaire récupère ses droits de vote. Cela na jamais été appliqué en URSS ou ailleurs. Ensuite, la « liquidation de la bourgeoisie » signifie seulement que les capitalistes doivent perdre les capitaux dont la propriété leur permettait un enrichissement autre que par le travail : un capitaliste qui perd ses capitaux nest plus capitaliste. Sils ny a plus de propriétaires privés de capitaux importants, alors la classe capitaliste est liquidée, sans le moindre morts. Cela aurait pu être de même avec les koulaks. La comparaison avec le nazisme, pour qui les races sont biologiques, et où donc la suppression dune race ne peut avoir lieu que par le meurtre, na aucun sens. Quant aux appels à la révolution armée et violente que lon trouvera sans doute dans les uvres de Marx, ils se comprennent évidemment par lépoque où vit Marx : écrasement des révoltes de 1848, massacre de la Commune de Paris, et ce par lun des gouvernements les plus « démocratiques » dEurope. Ce qui fait que Marx peut difficilement ne pas penser quil ny a pas de négociation possibles avec les gouvernements capitalistes, Thiers ayant montré quil ne voulait pas négocier avec les communards alors quil était en position de force. La situation nétait évidemment pas transposable en 1905 à lépoque de Jaurès, ni en 1945, ni aujourdhui.
: arrow : Ensuite, et cest fondamental, montrer quil y a bien eu un socialisme démocratique. Où ça ? Au Chili, où le gouvernement Allende réalise rapidement une vaste série de nationalisations, et contrôle la majorité des exportations, et la moitié des imports ; il sagit dun véritable système socialiste où qui tend à lêtre, car la propriété dEtat se fait dans un cadre démocratique, donc le peuple chilien peut voter pour savoir ce quil veut faire des biens de létat (les réformer, les privatiser, etc
). Si la politique économique dAllende se termine par une forte inflation et une désorganisation de léconomie (probablement par une trop grande rapidité de la transformation de la société), en revanche il ny a pas de charniers, et cest bien ce que la droite mondiale ne lui pardonnera jamais: davoir montré le socialisme démocratique. Jai trouvé des textes de Guy Sorman (écrivain de droite dure) qui dit que la tentative de socialisme démocratique était une imposture (sans dire pourquoi), et un texte odieux de Jean-François Revel où il est dit à mots à peine couverts que Allende est responsable de son renversement, et donc que le socialisme a « provoqué » la dictature. Mais on peux aussi citer la France, où lEtat nationalisa en 1936, 1945, 1981 une part non négligeable de léconomie, avec à chaque fois (1936, 1945, 1981) la présence du PCF au gouvernement. Bien sûr, il ne nationalisa pas assez, et lon aurait préféré une gestion plus décentralisée et plus une socialisation quune nationalisation. Mais cela est bien une propriété collective, puisque le peuple peut voter pour influer sur sa gestion (et même voter pour les privatiser, ce qui prouve quand même quil en était propriétaire !) : donc ce sont des éléments de socialisme. Et pas de social-démocratie : nationaliser Renault, les charbonnages, larmement, cest aller plus loin que la simple nationalisation des « monopoles naturels ». Regrouper le secteur du crédit entre les mains de lEtat démocratique, cest déjà réaliser lun des points prévus par Marx & Engels dans le Manifeste. Faut-il aussi rappeler que Keynes, idole de nombreux sociaux-démos, était hostile aux nationalisations ? La France a été partiellement socialiste, et à 0% génocidaire. Que Le Livre Noir trouve un tel succès dans notre pays marque donc un cruel manque de mémoire ou de lucidité ?- de nos concitoyens.
Bon, jai déjà fait beaucoup, mais cest un sujet hyper-important, mais jarrête là.