Bon, et bien commençons;
il ne s'agissait en rien d'un coup d'Etat, mais d'un mouvement de masse de très grande ampleur de la part d'un peuple travailleurs, paysans et soldats affamé et meurtri par le despotisme tsariste et les conséquences économiques et sociales dramatiques de la première guerre mondiale.
Le petit problème, c'est qu'en Octobre 1917 il n'y avait déjà plus le tsar. La république avait déjà été proclamée entre les deux révolutions de 1917. Quant à la guerre, si les socialistes-révolutionnaires la soutiennent, tous les bolcheviks ne sont pas contre.
C'est pendant ces premières journées que les soviets ont pris forme, qui étaient n'en déplaise à Aurélien les organes de masse les plus représentatifs et les plus démocratiques qui aient jamais existés.
Mais ça ne me déplaît pas du tout, d'autant qu'il y avait des soviets qui n'étaient pas aux mains des bolcheviks. En septembre 1917, il y a certes un scrutin pour élire les délégués des soviets qui donne de très bons scores aux bolcheviks, mais le principe d'un vote est de ne pas être définitif. Ainsi donc, veuillez quand même ne pas vous référer qu'aux scrutins qui vous arrangent.
Du 12 au 14 décembre 1917, 90 millions d'électeurs de l'empire russe (dont l'Ukraine) élisent les délégués de l'Assemblée Constituante. Je vais citer Jean-Jacques Marie, historien pas spécialement de droite, dans sa biographie de Lénine:
"Sur environ 90 millions d'électeurs, 48.5 millions ont voté. L'abstention de 45% des électeurs manifeste un certain trouble ou désarroi... Les S-R et leurs satellites ukrainiens et musulmans reçoivent un peu plus de 50% des voix, les bolchéviks 24.5% les mencheviks 3.5% l'ensemble des partis bourgeois 13.5%, dont 7.5% aux cadets. Plus des quatre cinquièmes des électeurs ont voté pour le "socialisme" [les guillemets ne sont pas de moi, mais de l'auteur], c'est-à-dire la paix, le partage des terres, l'égalité et le partage des terres [ça ne ressemble pas beaucoup à du Carrère d'Encausse].".
Et l'historien ajoute: "Les paysans, qui ignorent en général les différences entre bolcheviks, mencheviks et S-R, votent massivement pour les S-R qui veulent continuer la guerre, dont ils ne veulent plus!"
Cette remarque, pour probablement pertinente qu'elle soit, n'aurait pas permis à Lénine de dire: "les électeurs se sont trompés; en fait ils voulaient voter pour nous"... Au mieux, on pouvait considérer que tous les partis du socialisme fassent coalition (ce dont il n'était pas question).
Ce n'est pas parce que l'on retrouve ces données chez des historiens de droite qu'il faut pour autant les nier. Marie est un historien qu'on a souvent classé dans le trotskisme, qui fit une biographie fort peu élogieuse de Staline mais où il précise bien qu'il n'impute pas au communisme les horreurs de Joseph.
Là seule chose que j'ai écrit, c'est que Lénine n'avait pas gagné TOUTES les élections de 1917, et ne pouvait prétendre durablement à la représentativité du peuple russe. Mais comme la guerre civile se développe très largement à partir de 1918, il est évident que de nouvelles consultations sont impossibles.
Or, comment prétendre que Lénine n'avait "aucune légitimité" alors que le parti bolchevik, majoritaire en nombre de délégués depuis quelques semaines déjà, a obtenu une nette majorité lors des élections du Comité Exécutif au "Deuxième Congrès des Soviets de toute la Russie" à la veille de la prise du pouvoir ? Quelle plus grande "légitimité" était concevable ?
Mais c'est très simple: il aurait suffi que Lénine et les bolcheviks gagnent les autres élections pour prétendre à cette légitimité indiscutable sur l'année 1917.
Kerensky qui était peut-être "légitime", lui ?
L'illégitimité des uns ne donne pas de légitimité aux autres pour autant.
En fait, paradoxalement, ce qui donne à quelques historiens superficiels l'idée qu'il s'agissait d'un simple "coup", c'est précisément l'absence quasi totale de résistance armée à Pétrograd.
Mais il y en eut ailleurs: à Moscou, les bolcheviks avaient commis l'erreur de laisser une partie de la défense aux élèves officiers, qui mitrailleront des ouvriers et des gardes rouges avant d'être vaincus. Mais d'autres villes ne se rendront pas sans résistance, parce que leur soviet, justement, n'est pas pro-bolchevik.
Et puis, Aurélien, quand rien d'autre ne fait l'affaire, tu peux toujours essayer de réfléchir un peu : si Lénine et le régime soviétique n'avaient aucune base de masse, comment se fait-il qu'avec un fusil pour dix soldats dans l'Armée Rouge de l'époque, ils ont pu vaincre la contre-révolution czariste et interventionniste ? Clairement, si le peuple était contre les soviets, ceci n'aurait jamais été possible.
Je ne suis pas là pour injurier qui que ce soit, j'aimerais qu'il en soit de même vis-à-vis de moi.
Premièrement, l'image de "un fusil pour dix" a probablement été réelle à certains moments, mais sur l'ensemble de la guerre civile, c'est caricatural et la victoire aurait été logiquement impossible. Ensuite, le raisonnement n'est pas très logique: des masses de gens se sont battus dans l'Armée Rouge, donc ils soutiennent les bolcheviks...
Ensuite, le fait que les bolcheviks n'étaient pas majoritaires ne signifie pas qu'ils n'aient pas eu de base de masse (là encore, vous me faites dire ce que je n'ai pas dit): 24.5% de 48.5 millions de suffrages exprimés, ça fait 12 millions de supporters quand même...
Dans toutes les guerres, on sait contre quoi on se bat, mais on ne se bat pas forcément pour la même chose. Des centaines de milliers de paysans se sont battus contre les tsaristes qui s'opposaient au partage des terres; des républicains contre le retour de la monarchie; et, même si ce n'est pas très romantique de dire cela, mais des gens ont certainement rejoint l'armée Rouge parce qu'ils savaient qu'ils y auraient moins de chance d'avoir faim dans un pays où la pénurie alimentaire, surtout en ville, régnait depuis 1918. Et à commencer par les villes; et là, il faut dénoncer les historiens de droite qui font passer les réquisitions de Lénine sur la paysannerie comme une lubie meurtrière de Vladimir Ilitch, alors que 1/ il y avait probablement des paysans qui gardaient des surplus à la campagne alors que ce furent les villes qui avaient faim en premier; 2/ les armées blanches ont occupés les principales régions productrices de blé: Ukraine, Caucase Nord, Sibérie.
Si il s'était s'agit d'une guerre entre deux groupes socialistes en Russie, l'ardeur des citoyens aurait été plus partagée. Mais face à des tsaristes fascistes qui provoquaient la faim et la guerre dans le pays, même ceux qui ne faisaient pas confiance aux bolchéviks voyaient que tactiquement il fallait les soutenir. Qu'il y ait eu un enthousiasme certain à combattre des gens comme Koltchak, Denikine, Kornilov, ne fait aucun doute.
Désolé de dire cela, mais le raisonnement de Greg Oxley, adapté à la guerre de 1941-1945, deviendrait: "des millions de russes se sont battus sous les ordres de Staline; donc c'est qu'ils appréciaient Staline" (qui y avait-il en face? C'est la question fondamentale de toute guerre).
Comprenez bien que nous ne divergeons que sur une chose: la question de la légitimité démocratique de Lénine. Les élections de Décembre 1917 semblent montrer, non pas que Lénine n'a aucune légitimité- ce que je ne dis pas- mais qu'il n'est pas majoritaire non plus.
Je n'ai jamais considéré en revanche que les meneurs de la contre-révolution étaient des démocrates disposant de ne serait-ce que la moitié de la légitimité de Lénine.
Quant à la dictature, là encore j'ai clairement dit qu'il n'était pas obligé de passer par la dictature, mais pouvait instaurer la dictature du prolétariat pour être sûr de l'emporter sans passer à un régime autoritaire, et la Carrère d'Encausse aurait bien été embêtée pour dire qu'il fut un dictateur au sens de Mussolini, Bonaparte et j'en passe.
Le gros problème -ce que j'avais oublié de dire dans mon dernier message- c'est que la guerre civile a largement décimé la classe ouvrière de l'ex-empire russe.
Mais bon, si maintenant vous-mêmes confondez la dictature du prolétariat et la dictature tout court...
J'aimerais mettre Cordialement, mais Greg Oxley a signé "Fraternellement" un message peu fraternel.
Aurélien.