Cet article ayant été écrit quelques heures après les attentats du 11 novembre 2001, nous avons supprimé les premiers paragraphes, qui rendaient compte de faits aujourd’hui largement connus.
Ces attaques terroristes ont un caractère
tout à fait dément et criminel, et nous les condamnons.
Mais nous ne les condamnons pas pour les raisons hypocrites avancées
par Bush ou Blair. Les Marxistes sont opposés au terrorisme
individuel parce qu’il est totalement contre-productif, du point
de vue du mouvement ouvrier, et parce qu’il fait le jeu des
groupes les plus réactionnaires de la classe dirigeante des
États Unis. Il est évident que cette humiliation sanglante
renforcera dans l’immédiat l’impérialisme
américain. Ces attaques vont donner carte blanche à
Bush au Moyen Orient et dans le monde. L’opinion publique américaine
est maintenant conditionnée à tolérer les politiques
réactionnaires aussi bien à l’intérieur
qu’à l’extérieur.
L’effet causé dans l’opinion publique
américaine est similaire à celui de l’attaque
surprise des Japonais à Pearl Harbour. L’attaque de Pearl
Harbour avait été publiquement condamnée par
le Président Roosevelt, mais il l’avait secrètement
désirée [1]. L’opinion publique
américaine est désormais prête à accepter
toute l’atrocité des méthodes contre-insurrectionnelles
et contre-terroristes, à l’étranger, ainsi que
des législations encore plus réactionnaires et anti-démocratiques
à l’intérieur de ses frontières.
Qui se cache derrières ces attaques ?
Aucun groupe n’a revendiqué la responsabilité
de ces attaques. Nombreux sont les observateurs, par contre, qui accusent
des forces du Moyen Orient. Le premier groupe ciblé était
le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine.
Le Front Démocratique à tout de suite nié toute
participation à ces attaques. Sans doute qu’il dit la
vérité. Une attaque d’une telle envergure, impliquant
le détournement simultané de quatre avions sur le territoire
américain nécessite une grande logistique et une préparation
s’étalant sur des mois, sinon des années. En réalité
aucun groupe palestinien de résistance ne dispose du niveau
d’organisation, du soutien financier et de l’infrastructure
nécessaires à une telle attaque. Il n’est pas
possible de dire exactement qui se cache derrière ces attaques.
Par le passé, d’autres attentats à la bombe ont
été imputés au "terrorisme du Moyen Orient",
alors qu’il s’agissait d’attentats organisés
et exécutés par des organisations d’extrême
droite américaines.
Il saute aux yeux que cet attentat correspond aux
objectifs et aux méthodes de Ben Laden, comme l’ont souligné
bon nombre d’experts. Il dispose des moyens nécessaires
pour exécuter un tel plan. Ben Laden n’a pas cessé
d’appeler les Musulmans du monde entier à attaquer et
à tuer les Américains. Il y a trois semaines encore
il menaçait de lancer "une attaque sans précédent"
contre les intérêts américains à cause
du soutien de Washington à Israël. Cet homme et son mouvement
n’ont rien à voir avec le socialisme ni ne représentent
rien de progressiste. Ces sont des éléments réactionnaires
les plus acharnés qui soient. Néanmoins, il est insuffisant
de décrier Ben Laden. Il faut expliquer d’où il
sort et quel a été son rôle par le passé.
N’ oublions pas qu’à l’origine, Ben Laden
a été financé, armé et soutenu par l’impérialisme
américain. C’est une création des services de
la CIA. Quand les intérêts de Washington exigeaient d’attiser
le fondamentalisme islamique contre l’Union Soviétique,
aucun scrupule ne retenait la Maison Blanche dans son soutien à
ces réactionnaires et assassins de masse. Aussi longtemps que
ces assassinats se déroulaient sur de terres lointaines comme
l’Afghanistan ou le Moyen Orient, ces hypocrites pouvaient faire
semblant de ne rien voir. Mais voilà que soudainement ils découvrent
que Ben Laden et ses acolytes sont des "ennemis de la civilisation".
A vrai dire cette menace contre la civilisation porte le cachet "Fabriqué
aux USA". Le WTC avait déjà été la
cible d’un attentat à la bombe en 1993. "Un deuxième
incident de ce type semblait incroyable" avoue Ira Furber l’ancien
porte-parole de la National Transportation Safety Board. Plein d’énigmes
entourent en effet ce dernier attentat. Comment se fait-il que les
terroristes aient pu lancer une telle attaque sans alerter le moins
du monde les agences de sécurité des États Unis
? Une telle entreprise se prépare et s’exécute
avec une équipe assez large de personnes, une infrastructure
élaborée et pas mal de temps de préparation.
Est-il imaginable de penser que la préparation de cet attentat
soit passée à travers le système de surveillance
des services secrets américains ? Il est dit que l’infiltration
d’organisations terroristes est une tâche difficile. Tout
au contraire. La CIA dispose de fichiers très détaillés
sur tous ces groupes. Elle a réussi à y insérer
des agents, des informateurs et dispose d’agents provocateurs
qui pourraient se faire remarquer par leur attitude extrémiste.
Dans le passé les services secrets semblaient avoir été
assez efficaces dans la prévention d’attentats terroristes.
Cette fois-ci le travail des réseaux de renseignements ont
fait spectaculairement défaut. Cet échec est inexplicable.
Comment est-il possible que la CIA ait été si ignorante
et inapte, qu’elle ait permis une attaque aussi destructrice
contre le centre nerveux d’une nation ?
Il existe une explication qui jusqu’ici a été
négligée. Selon cette explication, il s’agirait
d’une opération de provocation qui ait très mal
tourné. Dans le monde obscur de l’intrigue, de la provocation
et de la contre-provocation propre aux activités des services
secrets, il n’est pas inconcevable qu’une frange de "l’establishment"
militaire américain ait décidé d’autoriser
les terroristes à aller au bout de l’exécution
de leur plan au sein du territoire américain afin d’engager
l’opinion publique dans un appui à une politique agressive
et de réarmement. Ceci pourrait expliquer ce surprenant échec
des services secrets américains. L’ampleur des destructions
occasionnées signifie alors que la provocation aurait mal tourné.
Cette hypothèse ne peut être complètement écartée.
Une seul chose pour l’instant est certaine :
cet attentat va renforcer l’impérialisme et la droite
aux États Unis. Une fois de plus nous assistons aux conséquences
réactionnaires du terrorisme individuel, qu’il faut condamner
sans restriction.
Les effets économiques
Les répercussions économiques de cet
attentat sont immédiates et dramatiques. Les transactions à
la Bourse de New York se sont arrêtées tout de suite
et pour une durée indéterminée. Toutes les places
financières du monde ont brusquement chuté. Le réseau
Internet ne fonctionnait plus qu’à 20% de ses capacités
et le réseau de téléphonie mobile s’est
arrêté complètement, amplifiant le vent de panique.
Le cours des actions américaines était en chute libre
avant que leur échange ne soit interrompu indéfiniment.
Le cours de valeurs européennes suivait la même voie
en perdant plus de 6%. L’index pan-européen, le FTSE
Eurotop 300, dégringolait de 4,5%. "Les investisseurs
se sont demandés s’il s’agissait du début
d’une campagne d’attaques terroristes contre des institutions
américaines à haute visibilité" remarque
Andrew Milligan, patron du département de Stratégie
Globale à la Standard Life Investment à Edinburgh.
Les actions des entreprises d’assurance ont
été durement frappées par crainte d’une
demande massive de dommage. " Quand les marchés s’ouvriront
à nouveau, ils s‘ouvriront très largement "
annonce Stanley Nabi le " managing director " du Crédit
Suisse First Boston qui gère des portefeuilles d’un montant
de 110 milliards de dollars. Il ajoute que " le Dow Jones tombera
au moins de plusieurs centaines de points. C’est absolument
inévitable." Mike Lenhof, un autre broker, affirme :
" C’est un désastre. Tout l’environnement
qui entoure les marchés financiers est devenu chaotique. Le
Pentagone a été bombardé et personne ne sait
vraiment comment les États Unis vont réagir. A notre
avis la réaction va être très dure une fois les
responsables identifiés avec certitude. Les valeurs refuge
comme celles de l’or, du pétrole et du Franc Suisse ont
grimpé dans le sillage des attentats. La Bourse de Londres
a entamé une chute libre. L’index londonien le FTSE a
perdu 200 points donnant ainsi le tempo aux autres places boursières
dans le monde. Le prix du baril de pétrole à augmenté
de 2 US$. Beaucoup d’immeubles dans les capitales européennes
ont été évacués rapidement par peur de
nouvelles attaques. En Europe les bons de caisse ont connu leur plus
forte baisse depuis 2 ans.
Ce désastre à sapé les liquidités
disponibles sur les marchés européens des actions car
les investisseurs ont directement fuit vers des valeurs plus sûres.
La nervosité était déjà perceptible parmi
les investisseurs avant ces attentats. Aujourd’hui un nouvel
élément de volatilité s’est ajouté.
La valeur du dollar américain a aussi souffert par rapport
à l’Euro et au Yen juste après l’explosion.
L’Euro s’achetait à 0,9050 US$ après les
explosions. Juste avant il s’achetait à 0,8978 US$. Le
Franc Suisse connu une courte pointe à 1,4901 face au dollar.
A l’ouverture des marchés le niveau était de 1,6882
mais il est vite retombé à 1,66. La nervosité
des investisseurs est illustrée par les propos suivant entendus
à Londres : "Je ne crois pas que l’on puisse parler
sérieusement d’un comportement de marché. Au moment
où nous parlons les marchés britanniques chutent de
20 à 30%. Voilà de conditions de marché très
rapides. Ce sont les banques et les compagnies d’assurance qui
vont perdre le plus. Tout le monde est exposé à de telles
chutes. Les valeurs pétrolières se portent bien et les
prix au baril augmentent. Le prix du pétrole est déjà
presque à 30US$ le baril comparé à 27,5US$ ce
matin."Si on tient compte de la faiblesse de l’économie
américaine, la santé du dollar semble avoir défié
les lois de la gravité. Jusqu’à ce jour le dollar paraissait
un placement sûr. Il va sans dire qu’à un certain moment
les investisseurs étrangers retireront leurs fonds des caisses
américaines. En faisant cela ils provoqueront une poussée
des taux d’intérêts aux USA, poussant ainsi l’économie
nord-américaine un peu plus dans la récession. Ce processus
est déjà engagé. Après 10 années
de croissance aux USA, l’économie mondiale est au bord d’une
sérieuse récession. L’intégration très
poussée de l’économie mondiale, sous l’écrasante
domination américaine, a pour corrélat le caractère
nécessairement mondial d’une crise économique
aux USA.
La raison sous-jacente toute crise capitaliste est
la surproduction. Une fois le point critique atteint dans le développement
du cycle économique, la quantité se transforme en qualité.
Le moindre incident peut faire glisser l’économie dans la récession.
Le choc pétrolier de 1973-74 est un cas d’école. Il
faut se rappeler que l’augmentation du prix du pétrole était
liée à des événements au Moyen Orient.
Et il est possible que ce scénario historique se répète
aujourd’hui.
Nouveau Désordre Mondial
En quelques instants, la plus grande puissance mondiale
de l’histoire a révélé sa nature de géant
aux pieds d’argile. La plus grande puissance militaire de la planète
semble impuissante face au terrorisme. Avant la seconde guerre mondiale,
Trotsky prédisait que les États Unis allaient émerger
triomphalement de ce cataclysme et établir une hégémonie
planétaire. Mais il prenait soin d’ajouter que les fondations
de cette hégémonie seraient truffées de dynamite.
Cette perspective se voit aujourd’hui pleinement vérifiée.
Il y a dix ans, juste après l’implosion de l’Union Soviétique,
le père de l’actuel président des États- Unis
nous promettait un Nouvel Ordre Mondial. Quel cruel démenti
de l’histoire ! Le pillage de la planète par le capitalisme
a crée un monde plein de misère, de guerres et de chaos.
C’est dans ces éléments précis que résident
les véritables explications des atrocités auxquelles
nous assistons.
C’est le terrorisme quotidien de la famine, des maladies
et de la misère, vécu dans le monde entier, c’est
l’exploitation et l’oppression qui tourmentent des millions d’hommes,
de femmes et d’enfants tous les jours de leur vie qui sont à
la racine des désordres et de l’instabilité qui balayent
la planète en ce début du 21ième siècle.
Cette évidence s’impose dans le cas
de la Palestine. Les populations de Cisjordanie et de Gaza sont soumises
quotidiennement aux attaques sanglantes de l’impérialisme israélien.
Leurs maisons sont détruites, des jeunes gens sont abattus,
leur vie est réduite à néant. Comment donc pourrait-t-on
s’étonner de voir des groupes de jeunes palestiniens
poussés dans le terrorisme par le désespoir ? N’est-il
pas évident que la haine féroce à l’égard
de l’impérialisme américain s’explique par la
position des États Unis, qui restent largement muets face aux
atrocités commises par l’armée israélienne ?
Le Président Bush n’a jamais condamné l’assassinat du
dirigeant du FPLP (Front Populaire pour la Libération de la
Palestine) par un tir de rocket israélien. Que signifient tous
ces bavardages au sujet de " l’attaque contre la civilisation
", quand des centaines de civils palestiniens sont abattus par
Tsahal ?
Les effets de cette répression a des terrible
conséquences sur la conscience des masses palestiniennes. Quelques
heures après les attentats à New York et Washington
les rues de Naplouse en Cisjordanie étaient en liesse. C’est
la terrible souffrance infligée au peuple palestinien par l’impérialisme
israélien soutenu par Washington qui provoque de telles réactions.
Mais ces réactions sont très malheureuses. Les scènes
de joie venant de jeunes palestiniens après l’annonce du massacre
de milliers de civils américains est très dommageable
à la cause palestinienne, aux États Unis et internationalement.
La solidarité des travailleurs américains et ceux d’autres
pays face à la souffrance des Palestiniens opprimés
par Israël sera balayée par la vague d’indignations aux
vu de ces images. Cette indignation sera utilisée par les réactionnaires
américains afin d’attiser les sentiments anti-palestiniens
et anti-arabes A son tour ceci servira de tremplin pour une nouvelle
vague de répression et d’autres monstruosités contre
les Palestiniens. Mais cette fois-ci cette répression pourra
compte sur une plus grande tolérance de la part de l’opinion
publique mondiale qui précédemment l’aurait condamnée.
Les Américains vont être obligés
de frapper un pays arabe. Probablement s’agira-t-il de l’Irak. Les
États Unis compteront sur la collaboration des services de
renseignement israéliens pour mettre en oeuvre une telle attaque.
Loin d’affaiblir Israël, cela renforcera sa position. Inutile
de dire que la cause des Palestiniens en souffrira. C’est là
que réside la nature réactionnaire des attentats aux
USA. Il faut être aveugle pour ne pas s’en rendre compte. L’attaque
terroriste la mieux organisée et la plus spectaculaire ne réussira
jamais à détruire ni même affaiblir sérieusement
l’impérialisme.
George Robertson, le secrétaire général
de l’OTAN, n’a pas perdu le nord, et a immédiatement sauté
sur l’occasion pour proposer un renforcement de la puissance militaire
de l’alliance. L’impérialisme américain est mis sous
pression pour organiser une riposte militaire. Les militaires américains
ne feront pas dans la dentelle et ne s’arrêteront pas à
la perte de quelques vies humaines.
L’Irak est déjà pointé d’un
doigt accusateur. De nouveaux bombardements et de nouvelles destructions
seront leur réponse, alimentant une spirale diabolique d’assassinats
et de contre-assassinats. En ce qui concerne les peuples du Moyen
Orient, les attentats terroristes ne feront en rien avancer leur cause.
Le peuple palestinien n’en tirera aucun bénéfice. L’impérialisme
américain sera poussé encore plus dans les bras d’Israël.
La brutalité israélienne contre les Palestiniens sera
"justifiée" par la soi-disant menace terroriste.
Après l’attaque terroriste contre une ambassade américaine
en Afrique, les impérialistes américains ont bombardé
la Libye et le Soudan bien qu’aucun de ces pays n’ait été
impliqué dans cet attentat. Il fait peu de doute qu’ils vont
reprendre leur bombardement contre le peuple sans défense de
l’Irak - comme si un crime sanglant en justifiait un autre.
En agissant ainsi ils aggraveront les contradictions à une
échelle mondiale, fabriquant de nouvelles victimes et de nouvelles
haines, et semant les graines de nouvelles vagues de terrorisme. C’est
ce qu’ils appellent "la défense de la civilisation".
Lénine n’a pas hésité à décrire
la vie sous le capitalisme comme "une horreur sans fin".
Ces dernières années, les gouvernements américain
et européen ont repris leur course à l’armement dans
la perspective d’intervenir contre les mouvement des masses en Afrique,
en Asie, auMoyen Orient et en Amérique Latine, comme c’est
déjà le cas avec le Plan Colombie. Les attentats que
l’on vient de vivre vont accélérer ce programme agressif
de réarmement. Ceci n’augure rien de positif pour les travailleurs
etles paysans du monde. Ce qui se passe aujourd’hui est une
manifestation des crises et des convulsions du capitalisme à
l’échelle de toute la planète. Quant à la propagande
officielle, en Europe et aux États-Unis, qui prétend défendre la "paix" et la "liberté",
elle nous rappelle ces mots de l’historien romain Tacite : "Et
quand ils auront créé un désert ils l’appelleront
la Paix".
Alan Woods et Ted Grant
Londres, le 11 septembre 2001.
Notes
Alan Woods
Ted Grant
Publication : mardi 11 septembre 2001
[1] En effet, il est de notoriété publique maintenant que le gouvernement américain était au courant, à l’époque, de l’imminence de l’attaque japonaise. Toutefois, l’industrie américaine s’étant massivement engagée dans la production militaire, les dirigeant attendaient avec impatience l’incident qui allait leur permettre de justifier leur entrée en guerre.