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Interview avec Daniel Mermet, (France-Inter)


Daniel Mermet anime une émission "modeste et géniale" sur France Inter tous les jours à 17h.

Impressionnés par la qualité de ses reportages et par ses interprétations humanistes des questions de société, nous avons voulu le rencontrer. Après quelques temps d'attente dans les couloirs de la Radio, avec, en bruit de fond, France Inter sur les ondes, nous y sommes parvenus.

Notre première préoccupation était de discuter des mouvements sociaux, et notamment des grèves qui se sont déroulées à France Inter. Daniel Mermet n'a pas participé à la grève, mais il lui semblait certain que derrière le motif principal des 35 heures, elle révélait un problème de fond, celui d'une société en plein malaise.

Daniel a regretté le manque de culture politique dans la société française. Il faut dire que les appareils politiques ont tout fait pour décourager les bonnes volontés. "Les gens ne croient plus en la lutte et c'est une chose très grave. Lutter? Pour quelle raison? Pour obtenir quoi? S'il n'y a pas de gain au bout, de bénéfice évident, on n'en voit pas l'utilité." "Mais ce qu'on ne comprend pas, c'est que la lutte est une réussite en soi. Souvent, on se laisse démonter par les gens qui disent "Oui, mais toi qui es si intelligent, qu'est-ce que tu proposes comme alternative ?". Mais si nous ne sommes pas d'accord avec le système actuel, nous avons tous le droit de le dire! Le fait de lutter est déjà une victoire".

Pense-t-il que la société française est actuellement à un tournant? Il a le sentiment que "ça bouge", mais regrette le fait que"les mouvements sont encore ponctuels et souvent trop peu politisés. Les revendications demeurent sectorielles."

"Dans les années 30, ou au lendemain de la dernière guerre mondiale, les gens se battaient pour des idéaux communs. C'était une question de civisme. On apprenait à s'organiser, à lutter. La rupture avec cette tradition se situe dans les années 80, sous Mitterrand. C'était une période destructrice pour le mouvement social. A partir de cette époque, on a fait passer l'idée de "l'Homme-Entreprise" qui se bat pour son intérêt personnel, pour sa réussite individuelle. C'est le règne de l'individualisme, comme si nous étions une multitude de solitudes dans un ensemble commun. Aux Etats-Unis, en Angleterre, en Amérique latine, on savait  déjà ce qu'était le libéralisme. Il s'y est installé de façon claire et violente.  En France, ça a été bien plus insidieux. N'est-ce pas la patrie de la beauté et du maquillage?"

"Aujourd'hui, les gens ont peur. La peur est quelque chose qui est utilisée par les Etats pour juguler et maîtriser les populations. C'est bien pratique de contrôler les esprits de cette manière: la peur de l'exclusion, la peur de la misère, du chômage... la peur paralyse et on se trouve démunis de ses moyens."

"On parle de démocratie, mais sommes-nous dans une société réellement démocratique?  Les gens ne sont pas tous traités de la même manière et tout le monde n'a même pas le droit de vote!"

  "Mais sous les cendres, il y a toujours des brasiers qui n'attendent que de se rallumer.  L'année 1995 était un tournant. C'est comme si brusquement les gens comprenaient les conséquences du libéralisme. Une mobilisation formidable a pu se faire et aujourd'hui on s'aperçoit que les gens sont à la recherche de nouvelles solidarités, de nouveaux engagements, et que des combats prennent forme."

"Mais on ne sait pas comment tout cela peut se concrétiser au niveau national. Il n'y a  de politique saine que si la masse de la population y participe activement. La presse et les médias propagent une idéologie démobilisatrice et libérale contre laquelle les gens commencent à réagir."

"Au départ, ce n'est pas forcément  la masse qui fait changer les choses mais souvent un groupe  minoritaire, un peu dans l'ombre, de gens qui ont un chemin difficile, que personne n'écoute parfois et surtout qui ont bien ce sentiment de lutte et de gaîté hargneuse. Cela veut dire qu'ils ne lâchent pas prise. Ils sont extrêmement pugnaces."

Concernant les événements de Seattle, Daniel Mermet pense que ce qui s'est passé était formidable. "C'est la première fois depuis longtemps que l'on observe une mobilisation à l'échelle mondiale contre le libéralisme!"

"La concurrence est maintenant le dogme universel et unique de nos sociétés. Tout progrès social est impossible du fait de la sacro-sainte concurrence, avec la course imbécile au profit qu'elle implique. C'est absurde ! La prise de conscience se fait réellement à l'échelle mondiale, et c'est un français, José Bové, qui est devenu la figure symbolique du mouvement! On peut considérer Seattle comme un commencement."

Daniel Mermet considère qu'il a une grande chance de ne pas être un journaliste d'actualité. Il n'est pas obligé de couvrir les événements au jour le jour. D'ailleurs, il essaye toujours d'avoir une réflexion de fond sur la signification exacte d'un événement.

"Malheureusement, les médias confondent  la notion d'événement avec celle de catastrophe ou d'accident. Un événement c'est toute chose, ça fait partie de la vie de tous les jours, c'est quelqu'un dans la rue, dans la montagne, c'est les gens de voyage ..."

"Le problème de manque de culture politique est lié également aux défauts de maîtrise et de connaissance de l'histoire. Il faut chercher à  tirer leçon des expériences passées, mais on ne sait pas le faire: la catastrophe qui a eu  lieu au large de la Bretagne, c'est exactement la même chose que ce qui s'est passé il y a quelques années avec l'Amoco Cadiz. Ce sont encore et toujours des histoires de course au profit, des "oui mais la concurrence, oui mais la compétitivité..." ce sont les seules choses qui prévalent, et qui excusent tout."

Mais l'histoire finit toujours par ressurgir, justement grâce aux luttes de ceux qui veulent faire apparaître la vérité. Daniel Mermet, par la voix de son émission, a participé à la recherche de la vérité sur ce qui s'est passé en 1961, la nuit où des manifestants algériens ont été tués par la police à Paris.

"De même qu'on a pu mettre au grand jour la responsabilité de l'Etat dans le massacre des Algériens jetés dans la Seine, l'histoire jugera les conséquences du libéralisme."

Finalement, pour Daniel Mermet, la période que nous vivons est étrange. C'est une "transition vers autre chose". "Je souhaite que nos enfants ou nos petits enfants soient choqués par la période actuelle autant  qu'on pourra  l'être par le régime de Vichy:  nous sommes sous un régime de collaboration avec l'ultra-libéralisme."

Les détracteurs de Daniel Mermet peuvent bien dire qu'il a un "regard singulier" sur l'actualité, que c'est un "journaliste de rupture" qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Mais son travail ne fait qu'interpréter plus justement les événements de ce monde en dehors de la sacro-sainte "pensée unique ". Il aime "ceux qui luttent dans la gaîté", et ne renonce jamais à croire qu'un autre monde est possible. Une conviction que nous partageons avec lui.

Propos recueillis par
Laïla Bennani,
Cécile Schley et
Jérôme Métellus