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| Le
mouvement de mai-juin 2003 |
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Un an à peine après sa
chaotique accession au pouvoir, l’UMP a dû faire face au plus grand
mouvement social depuis les grèves de décembre 95. L’irruption du 13
mai, qui a vu quelques 2 millions de grévistes et manifestants descendre
dans la rue, a donné une bonne mesure de la faiblesse du gouvernement
Raffarin. Cerné par la crise économique et la montée en puissance du
mouvement ouvrier, ce gouvernement se prépare à une lutte de longue
haleine. Il est clair, en effet, que les grèves de mai-juin dernier
ne sont que le premier coup porté contre Chirac, sa nouvelle clique
gouvernementale et la classe dont ils défendent les intérêts. Après
des semaines, et pour certains des mois de luttes, la période de repli
qui s’est ouverte ne saurait durer plus de quelques mois. Dans l’intervalle,
tous ceux qui veulent faire échec aux attaques du gouvernement feront
bien de commencer par analyser la situation à la lumière de ce qui vient
de se passer. Des enseignants et autres
salariés de l’Education nationale se sont mis en grève dès la fin du
mois de mars. Après l’annonce, en septembre 2002, de la suppression
de 5 600 postes de surveillants et de 20 000 postes d’aides-éducateurs
pour la rentrée prochaine, les projets de réforme sur les retraites
et la décentralisation ont allumé l’incendie. Ce dernier couvait d’ailleurs
depuis longtemps. De plus en plus d’établissements scolaires, de la
maternelle au lycée, souffrent depuis des années d’un manque patent
de moyens matériels et humains. Cette situation est d’autant plus intolérable
que la crise économique, le chômage et la misère qui touchent un nombre
croissant de familles signifient que les enseignants font face à toujours
plus d’élèves en difficulté. L’école n’est pas un vase clos, imperméable
aux contradictions sociales. Au contraire : les enfants y emmènent
avec eux les contradictions et la détresse que produit, chaque jour,
un système capitaliste en pleine crise. Face à cette situation, les
enseignants et leurs collègues ont compris qu’on les accablait au moment
où, justement, ils demandaient d’urgence qu’on les aide. En outre, ce n’est pas
la première fois que les salariés de l’Education nationale doivent se
mobiliser contre une « réforme » dont l’objectif – par-delà
ses différents types de maquillages – consiste toujours à réduire
les effectifs et à réaliser des économies budgétaires. Sous le gouvernement
Jospin, des centaines de milliers d’entre eux avaient défilé dans les
rues pour s’opposer aux projets de réformes de Claude Allègre. Effrayé
par l’ampleur de ce mouvement, Jospin avait dû remercier le chasseur
de « mammouth » – qui, depuis, se console en distillant sa
sagesse sur d’innombrables plateaux de télévision. Des centaines d’établissements
scolaires se sont donc lancés, courant avril-mai, dans une grève puissante
et qui ne cessait de se renforcer. Lorsque les directions syndicales
ont appelé à la grève du 13 mai, la colère des professeurs, arrivée
à maturité, s’est déversée comme un torrent dans les rues de dizaines
de villes du pays, entraînant dans la grève de nouveaux milliers de
professeurs et autres salariés. Cette journée, qui a vu la mobilisation
d’un nombre considérable de travailleurs du public et – dans
une bien moindre mesure – du privé, sonnait l’ouverture du premier
affrontement sérieux entre le salariat et le gouvernement de Raffarin. Le rôle
des directions syndicales Une journée comme celle
du 13 mai a pour effet immédiat de renvoyer au salariat l’image de sa
puissance et de sa combativité. De nombreux salariés comprennent que
le moment est venu de lancer une offensive de grande ampleur, qu’il
ne faut pas rater la vague. Bien sûr, la classe ouvrière n’est pas homogène,
et des salariés encore plus nombreux hésitent, s’interrogent, et se
contentent de suivre avec attention ce qui se passe. Mais cet état d’esprit
est déjà, en lui-même, une première rupture à l’égard du gouvernement
et un premier pas vers la mobilisation. Dans ce contexte, pour tenter
d’entraîner la masse des travailleurs dans la grève, il faut une direction
syndicale à la hauteur de la situation, c'est-à-dire qui sache prendre
les mesures et adopter les mots d’ordre correspondant à la force et
au potentiel du mouvement. C’est ce qui a fait cruellement
défaut. Alors que le 13 mai et les grandes journées des semaines suivantes
ont exprimé un grand potentiel, les directions syndicales ont adopté
du début à la fin une seule et même ligne : « non à la généralisation ».
Tous les hésitants ont été abandonnés à leurs hésitations. Certains
sont passés par-dessus le silence ou les réticences de leurs directions
syndicales et ont rejoint la lutte. Mais la majorité des travailleurs
est, du début à la fin, restée immobile. Tel a été le premier résultat
de la « stratégie » des dirigeants syndicaux. La contradiction entre
l’attentisme des directions syndicales et l’humeur combative des salariés
s’est manifestée dès le soir du 13 mai. Ce soir là, Bernard Thibault
a donné une interview au journal télévisé de France
2. Le journaliste lui demandant ce qu’il pensait de la décision
prise par les salariés de la RATP de reconduire la grève. Après avoir
rappelé l’hypocrisie du gouvernement concernant les régimes spéciaux
de la RATP, Thibault a seulement dit qu’il « comprenait leur émotion ».
Ce qui, dans le langage syndical, peut se traduire par : « Cela
ne regarde qu’eux. Ce n’est pas ma stratégie ». Deux ou trois jours
plus tard, alors que la grève à la RATP était suspendue, un article
du Monde faisait état du mécontentement
de ces salariés et de leurs délégués syndicaux, qui s’étaient sentis
abandonnés. La réaction des salariés de la RATP, au soir du 13 mai, était tout à fait logique. Constatant que le mouvement recelait un grand potentiel, ils ont compris que le moment était venu de lancer une vaste offensive, qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Leur décision de reconduire la grève n’avait rien à voir avec des revendications catégorielles. Elle partait de la nécessité d’opposer une riposte massive à l’attaque du gouvernement contre le niveau de vie de la vaste majorité de la population. Elle avait donc avant tout valeur d’appel aux autres catégories de salariés pour qu’ils suivent leur exemple. En même temps, elle s’adressait aux dirigeants syndicaux : « nous sommes prêts ». Mais
Thibault, Blondel et Chérèque, eux, n’étaient pas prêts. Ce dernier
l’a d’ailleurs clairement fait savoir en signant, le surlendemain, des
miettes de concessions. La trahison des dirigeants de la CFDT est tout
à fait exemplaire de leur nullité : ils ont signé d’autant plus
vite que la mobilisation était puissante ! De nombreux militants
de la CFDT ne s’y sont pas trompés. La lamentable capitulation de Chérèque
aura pour effet de miner sa position et d’entraîner une radicalisation
de sa base. Quant autres dirigeants syndicaux – y compris ceux de l’Education nationale –, ils ont répondu par la négative à tous ceux qui réclamaient une généralisation du mouvement. A la place, ils ont organisé des « grandes journées d’action interprofessionnelles », à raison d’environ une par semaine. Ces journées ont toutes largement mobilisé, y compris celle du 19 juin, qui marquait cependant un net reflux. Cela a-t-il suffi ?
Non. Nous en restons, à ce jour, au texte signé par la CFDT, c’est-à-dire
à une grave atteinte au niveau de vie de la quasi-totalité de la population.
La fermeté du gouvernement était-elle prévisible ? Assurément.
La réforme des retraites, si elle n’est pas remise en cause par
un nouveau mouvement social, va permettre aux capitalistes français
de réaliser des économies colossales sur le dos des travailleurs et
des retraités. Par ailleurs, la crise qui frappe l’économie française
signifie que ces mêmes capitalistes ont exercé une pression implacable
sur le gouvernement pour qu’il aille jusqu’au bout. Dans ce contexte,
ce ne sont pas quelques « grandes journées » de grèves espacées
d’une semaine qui pouvaient faire plier Fillon et Raffarin. Pour être tout à fait
juste avec les leaders syndicaux, il faut reconnaître qu’ils ont prétendu
« travailler à la généralisation du mouvement », pour reprendre
une formule de Thibault. Autrement dit, qu’ils reconnaissaient plus
ou moins la nécessité d’élargir la grève à de nouveaux secteurs. Mais
alors, c’est la stratégie employée qui est complètement en contradiction
avec l’objectif affiché. En effet, organiser de « grandes journées
de grève » toutes les semaines revient à fatiguer un mouvement
dont la dynamique repose sur un tout autre rythme. Dans la mesure où
des centaines de milliers de salariés – en particulier dans l’Education
nationale – étaient en grève reconductible depuis des semaines, le seul
moyen de leur venir en aide aurait consisté à tenter d’impliquer au
plus vite le plus grand nombre de salariés dans le mouvement de
grève reconductible. Pour ce faire, il fallait plus que de vagues journées d’action interprofessionnelle, auxquelles tous les travailleurs du public et du privé n’étaient pas explicitement invités. Par contre, l’organisation sérieuse d’une grève générale de 24 heures du public et du privé aurait permis à de nouvelles couches de travailleurs de rentrer dans le mouvement de grève reconductible. La différence entre une journée de grève générale et une « grande journée d’action » à la Thibault-Blondel tient dans l’énergie qu’on met à la préparer et à la propagande syndicale qui l’accompagne. Les dirigeants syndicaux auraient pu impliquer toutes leurs forces militantes dans la préparation d’une grève générale de 24 heures en expliquant ainsi leur démarche : « nous allons tenter de montrer au gouvernement – et, dans notre camp, à tous ceux qui doutent – que nous sommes puissants. Si cette grève générale est un échec, nous réviserons notre stratégie. Mais si c’est un succès, alors nous saurons que nous pouvons pousser la mobilisation plus loin, et nous inviterons tous les salariés à se joindre à la grève reconductible ». Une telle action suppose
donc, d’une part, qu’on en fasse comprendre aux salariés la portée stratégique,
c'est-à-dire qu’on dessine des perspectives de lutte correctes. D’autre
part, elle implique qu’on y consacre toutes les forces du syndicat.
Des assemblées générales doivent être organisées partout où c’est possible,
des tracts doivent être massivement diffusés dans un maximum d’entreprises,
et les dirigeants syndicaux doivent courir les meetings pour expliquer
le bien-fondé de leur appel. A l’inverse, les « journées d’action nationales »
n’ont pas fait l’objet d’une préparation suffisante, et, surtout, étaient
accompagnées d’une propagande syndicale en complet décalage avec le
rapport de force réel et les perspectives du mouvement. Chacune de ces
journées était convoquée au nom de la nécessité de « ramener le
gouvernement à la table des négociations ». Pas un mot sur
ce qu’il faudrait faire – ni quand – dans le cas où le gouvernement
déclinerait cette invitation. Or, à chaque fois, le gouvernement a effectivement
balayé d’un revers de main la demande des dirigeants syndicaux. Alors,
à chaque fois, on fixait pour la semaine prochaine une nouvelle « grande
journée » avec, comme objectif et perspective… le « retour
du gouvernement à la table des négociations ». Tout ce qui pouvait
en sortir, c’est l’épuisement et la lassitude. Aussi, lorsque, le 19
juin, les leaders furent bien sûr que le mouvement s’était épuisé, rendez-vous
fut fixé, non pour la semaine prochaine, mais pour la rentrée de septembre. Au fond, les erreurs des directions syndicales au
moment de l’action étaient inscrites dans la façon dont elles ont préparé
l’action. Lorsque la droite est arrivée au pouvoir, armée de son projet
pour les retraites, les directions syndicales ont toutes immédiatement
appelé à la négociation. Le gouvernement n’a jamais répondu aux invitations.
Et pour cause : négocier, pour le gouvernement, signifie céder
au moins sur certains points, et il ne le fait que si le niveau de mobilisation
des salariés l’y contraint. Les quelques journées d’action qui ont été
organisées tout au long de l’année ne pouvaient suffire. Il était évident
que des manifestations et grèves de centaines de milliers de personnes
ne pouvaient pas faire céder le gouvernement, qui par la suite n’a rien
voulu savoir face à des journées à 2 millions de grévistes. Encore une fois, dans le contexte économique actuel,
le gouvernement ne cèdera pas facilement. Dès lors, il aurait fallu
engager, dès l’annonce du projet de loi, une campagne massive qui appelle
à se préparer à la mobilisation. Au lieu de se tourner vers le gouvernement
et de réclamer en vain des discussions, l’ensemble des organisations
syndicales aurait dû le plus tôt possible consacrer une bonne partie
de son énergie à mobiliser la plus large section du salariat. Dans toutes
les entreprises, publiques et privées, une propagande intense et continue
aurait dû être engagée. Certes, même avec la meilleure préparation, toutes
les couches du salariat n’auraient pas forcément suivi, et le mouvement
aurait même pu échouer. Dans le privé, en particulier, la crainte des
sanctions patronales pèse plus lourdement que dans le public, et ces
salariés ont pour l’instant besoin, plus que les autres, de sentir que
« le jeu en vaut la chandelle » avant de s’engager dans l’action.
La stratégie des appels à la négociation restés sans réponses ne pouvait
leur inspirer confiance. Les appels systématiques à la négociation ne sont
finalement qu’une couverture pour l’inaction. Ils partent du principe
que le gouvernement ne représente pas la classe dominante, mais un groupe
d’individus – certes, possédant tout et décidant de tout en ce bas monde
– que l’on peut amener à discuter à force d’implorations. Or, si les
possédants et exploiteurs sont capables d’entendre par eux-mêmes la
raison syndicale, à quoi bon prévenir la classe ouvrière de ses projets
réactionnaires ? Finalement, lorsque les
dirigeants officiels du mouvement syndical se sont assurés que, décidemment,
le gouvernement ne souhaitait pas renégocier, ils se sont tournés vers
le parlement, où commençaient l’examen et le vote du projet de loi.
Puisque le gouvernement de droite ne voulait pas « entendre »
la rue, peut-être que les députés de droite, eux, y consentiraient ? Nos
Don Quichotte du syndicalisme ont sérieusement défendu cette idée. « Surseoir
au vote ! » : tel a été, dans la dernière phase du mouvement,
leur mot d’ordre officiel. Voilà où nous en sommes :
les chefs du mouvement syndical sont prêts, pour couvrir leur faillite,
à bercer les travailleurs d’illusions sur ce que sont et pensent les
députés UMP – à savoir les plus solides ennemis du syndicalisme et de
la classe ouvrière ! Le rôle d’un syndicaliste doit être exactement
contraire à ce genre de charlatanisme : au lieu d’abaisser le niveau
de conscience des travailleurs en brouillant les pistes, en suscitant
de faux espoirs, et en présentant nos pires ennemis comme d’éventuels
alliés, il doit leur apprendre à reconnaître ses ennemis, à discerner
les oppositions de classe qui divisent la société, et à ne compter que
sur eux-mêmes et leurs organisations pour se défendre. Les députés UMP
ont voté cette loi : ils étaient payés pour ça, et les cris de
désespoirs des dirigeants syndicaux n’y ont rien changé. Thibault
et mai 68 Tout en prétendant « travailler
à la généralisation du mouvement », Bernard Thibault s’est à de
nombreuses reprises opposé au principe d’une grève générale. Il est
même allé jusqu’à prétendre – sans nous en dire plus – que celle-ci
affaiblirait le mouvement. Mais parmi tous les arguments dont s’est
servi le leader de la CGT contre le principe d’une grève générale, le
plus surprenant est sans doute celui qu’il a formulé au cours de l’émission
France Europe Express du dimanche
15 juin. Prenez la grève générale de mai 68, s’enhardissait Bernard
Thibault : eh bien, à aucun moment la CGT n’a appelé à la grève
générale – et pourtant ce fut la plus grande de toute l’histoire du
mouvement ouvrier ! Le rappel historique n’est
en lui-même pas tout à fait exact. Pour protester contre les violences
policières qui, dans la nuit du 10 au 11 mai 1968, s’étaient abattues
sur les étudiants, la CGT et d’autres organisations syndicales ont appelé,
pour le 13 mai, à une grève générale de 24 heures. Ce qui est vrai,
par contre, c’est que cette grève, massivement suivie, a été reconduite
dans différentes usines, et que quelques jours plus tard, sans que la
direction nationale de la CGT ait eu à lever le petit doigt, plus de
12 millions de salariés étaient en grève illimitée avec occupation des
lieux de travail. Le mouvement avait complètement échappé au contrôle
des directions syndicales. Thibault a donc raison sur ce point : la grève
générale illimitée de mai 68 n’a pas répondu à un appel des directions
syndicales. Mais quelle conclusion en tire-t-il ? Que ce n’est
pas à la CGT d’organiser une grève générale, et que les salariés doivent
pour cela se débrouiller eux-mêmes, comme au bon vieux temps de mai
68 ! Mais pourquoi, dans ce cas, le mouvement ouvrier a-t-il dépensé
tant d’énergie à construire des organisations syndicales nationales,
c'est-à-dire unifiant les travailleurs de tout le pays ? A quoi
servent-elles si, lorsque les salariés ne sont pas capables « par
eux-mêmes » d’organiser une action d’envergure nationale, leurs
dirigeants nationaux déclinent toute responsabilité et se contentent
d’attendre sagement que le gouvernement veuille bien négocier ?
On n’ose le demander à M.Thibault, qui est tout de même le secrétaire
général de la plus puissante de ces organisations. Ces deux dernières années,
des grèves générales de 24 heures ont été organisées, avec succès, dans
différents pays européens – en Espagne, en Italie, en Grèce, au Portugal,
et plus récemment en Autriche. Pourquoi Thibault, Blondel et Aschieri
se sont-ils refusés à suivre cet exemple ? Nous ne pouvons prendre
au sérieux l’argument de Thibault sur mai 68. Ce n’est de toute évidence
qu’une grossière dérobade. Ceci dit, la digression
historique de Thibault sur mai 68 n’est peut-être pas complètement
dénuée d’enseignements. Sigmund Freud expliquait que la clé du discours
d’un patient résidait parfois, non dans ce que celui-ci disait, mais
dans ce qu’il omettait de dire. Si l’on applique ce principe au « petit
oubli » de Thibault concernant la grève générale de 24 heures du
13 mai 1968, les choses s’éclaircissent : en 68, la grève générale
de 24 heures a servi de point de départ à une grève générale illimitée.
Or, précisément, ce que craignent aujourd’hui les dirigeants syndicaux,
c’est le même type de processus, à savoir une grève générale de 24 heures
qui se prolonge – contre l’avis des directions syndicales – par une
généralisation du mouvement de grève illimitée. Mais Blondel ? Le
dirigeant de FO n’a-t-il pas proposé la grève générale ? Le mot
a certes été lâché à plusieurs reprises, mais en prenant toutes les
précautions pour que cela reste un mot. Dès que Raffarin est arrivé
au pouvoir, Blondel a brandi, sur la question des retraites, la menace
d’une grève générale. Mais il y a loin des communiqués de presse tonitruants
aux actes. A vrai dire, Blondel s’est permis de jouer avec l’idée de
grève générale précisément parce qu’il savait que, du fait de sa faiblesse,
FO ne pouvait l’organiser sans la CGT. Thibault l’a rappelé à mots couverts
en évoquant, à ce sujet, les « ruses du vieux syndicaliste ». Le caractère démagogique
de la position de Blondel s’est révélé clairement le lendemain du 13
mai. Face à l’ampleur de la mobilisation, le « vieux syndicaliste »
a eu peur de ses propres mots et a soudainement découvert que la grève
générale avait « un caractère insurrectionnel ». L’insurrection
n’étant pas à l’ordre du jour, il renonça donc aussi au mot d’ordre
de grève générale. Par contre, lorsque la mobilisation a commencé à
refluer, la grève générale avait perdu son « caractère insurrectionnel »,
et Blondel l’a réhabilitée. Chez cet homme sans scrupule, la radicalité
des mots d’ordre est une fonction inverse de la mobilisation des salariés ! Tout cela dessine, au
final, un bien sombre tableau des sommets de nos organisations syndicales.
Le conservatisme, la confusion et le refus d’impulser les luttes qui
s’imposent – tous ces fléaux paralysent nos puissantes confédérations.
Plus on s’élève dans la hiérarchie syndicale, et plus disparaît l’enthousiasme,
le courage et la volonté de vaincre qui dominent parmi les simples militants.
Au fond, les bureaucraties syndicales se sont largement adaptées au
système capitaliste. Elles n’en vivent pas si mal, et c’est pourquoi
elles se refusent à lui porter de trop grands coups – fut-ce au prix
de régressions sociales. Ceci dit, les millions
de travailleurs qui sont les victimes de la régression sociale ne peuvent,
eux, tolérer indéfiniment cette situation. Face à la nécessité de mener
des luttes d’envergure contre un gouvernement qui multiplie les attaques,
les dirigeants syndicaux les plus conservateurs seront nécessairement
mis à rude épreuve. Dores et déjà, l’expérience du mouvement de mai-juin
aura pour conséquence de renforcer, lors des prochaines luttes, la pression
de la base des syndicats et du salariat en général sur leurs directions
pour qu’elles agissent avec davantage de détermination. L’autorité des
leaders syndicaux est sortie affaiblie de ces semaines de lutte. Les
éléments les plus conscients de la classe ouvrière et du mouvement syndical
ont compris que la stratégie adoptée n’était pas la bonne. Tous ceux qui veulent
faire obstacle aux différentes contre-réformes que prépare le gouvernement
doivent avoir en tête le fait suivant : dans le contexte d’une
crise économique qui a toutes les chances de durer et de s’aggraver,
le gouvernement Raffarin, malgré sa faiblesse, ne reculera pas facilement.
Sauvegarder les profits de la classe capitaliste en pleine tempête économique :
telle est la mission de ce gouvernement, et il y mettra toute son énergie.
C’est à dire qu’il fera tout son possible pour faire payer la note aux
salariés. A la rentée, les vieilles théories sur la « négociation
comme pilier de la démocratie sociale » doivent laisser place à
la ferme détermination de répondre aux agressions de la classe capitaliste
par la plus large et la plus énergique mobilisation de la classe ouvrière. Les partis de gauche dans la tourmente
Si tout le monde s’attendait
à ce que la réforme des retraites déclenche d’importantes grèves et
manifestations, la mobilisation du 13 mai a pris de court les dirigeants
du PS et du PCF. Hollande et Buffet ont dû, plus vite que prévu, sortir
et défendre publiquement leurs « réformes alternatives » à
celle de Fillon. Dans le cas du PS, l’exercice était d’autant plus délicat
que le projet du gouvernement ressemblait à s’y méprendre à celui que
le PS avait proposé avant ses défaites électorales de 2002. A la même
époque, le PC avait rappelé son attachement au niveau de vie des retraités
tout en restant suffisamment vague pour ne pas fermer la voie à d’éventuels
accords électoraux avec le PS. Ceci dit, même si on laisse
de côté le caractère opportuniste de tels revirements, que penser de
dirigeants qui présentent des « réformes alternatives » sous
la pression des travailleurs en lutte – et pas avant ? Doit-on
s’attendre à ce que le véritable programme du PS et du PCF nous soit
présenté, point par point, suivant le rythme et la thématique des offensives
gouvernementales ? Ce n’est pas là qu’une
simple question de forme ou de méthode. Dans le fond, cette façon de
réagir au coup par coup est l’expression concrète d’un problème plus
général, plus brûlant – et dont dépend le sort du mouvement
socialiste et communiste. Ce problème, c’est que les dirigeants du PS
et PCF n’ont pas de programme qui présente la perspective d’une rupture
avec le système capitaliste. Or, ils ne peuvent pas non plus avancer
dans son détail un programme constitué de réformes sociales progressistes,
puisqu’ils savent pertinemment qu’avec la crise du capitalisme, l’heure
n’est plus à de telles réformes, mais au contraire aux contre-réformes. Michel Rocard s’est attiré
les foudres d’Hollande pour avoir déclaré que la réforme Fillon était
bonne et nécessaire. Pourtant, c’est Rocard qui, dans le Monde du 19 juin, a le mieux résumé l’état d’esprit qui règne chez
les chefs actuels du PS : « le capitalisme a gagné »,
y explique-t-il à l’appui de son argumentaire en faveur de Fillon. C’est
l’argument central de son article. Il a le mérite d’être clair. Mais tant de clarté ne
sied pas à Hollande. Et pourtant, si le capitalisme a gagné, comme lui
aussi le pense, on suppose qu’il ne lui boudera pas sa victoire, et
que s’il parvenait au pouvoir, il ferait en sorte que le capitalisme
vainqueur se porte bien – autrement dit que les marges de profits des
capitalistes, elles aussi, se portent au mieux. Mais cela n’est à son
tour possible, surtout en période de crise économique, que sur la base
d’une régression du niveau de vie et des conditions de travail de la
classe ouvrière. Pour tenter de sortir
de cette impasse, Hollande fait dans la demi-mesure. La « réforme
alternative » qu’il défend est une version à peine édulcorée de
la réforme Fillon. Elle comporte certains éléments de régression contenus
dans la loi Fillon – notamment l’allongement de la durée de cotisation
– mais propose en même temps quelques « améliorations » :
par exemple, une « meilleure répartition », entre salariat
et patronat, de « l’effort à consentir ». En résumé, Hollande
estime que le capitalisme a gagné, que la régression sociale est par
conséquent incontournable, et que le mieux à faire, dans ces conditions,
consiste à tenter d’arracher aux capitalistes quelques concessions sur
tel ou tel point. Il tend à la classe ouvrière une dernière cigarette
et lui chuchote à l’oreille : « n’oublie pas que tu as perdu ».
Quant à Rocard, il lui reproche de ne même pas accorder de dernière
cigarette aux travailleurs et d’en célébrer trop bruyamment la défaite. De son côté, la direction
du PCF a décidé d’avancer une « réforme alternative » beaucoup
plus ambitieuse que celle du PS. Maintenir et même améliorer le niveau
des retraites, explique-t-elle, ne pose aucun problème dès lors qu’on
taxe les profits, qu’on augmente les salaires et, enfin, qu’on éradique
la précarité et le chômage. Cette façon de présenter les choses a l’avantage
de rappeler que tous les misérables calculs sur les besoins de financement
des retraites à l’horizon 2020 ne sont qu’un mirage, et qu’ils partent
du principe que la misère, le chômage et la précarité sont des données
immuables. Mais il reste tout de même une question de taille :
comment le PCF compte-t-il éliminer la moitié des fléaux du système
capitaliste sans toucher à ce qui en constitue la base, à savoir la
mainmise d’une minorité de privilégiés sur l’ensemble des ressources
productives du pays ? Encore une fois, ce n’est pas par hasard
que Buffet ne rentre pas dans le détail de son programme. Car si elle
le faisait, la contradiction entre celui-ci et les réalités d’un système
capitaliste en crise éclaterait au grand jour. Le capitalisme n’a pas
gagné. Au contraire, il est aujourd’hui à nouveau menacé par la marée
montante du mouvement ouvrier, en France et à l’échelle internationale.
Toutes les conditions objectives sont réunies pour ouvrir la possibilité
d'abattre ce système en pleine déroute et le jeter, une bonne fois pour
toutes, dans la poubelle de l’histoire. En France, les salariés composent
l’écrasante majorité de
la population active. Rien n’est produit, transporté, distribué sans
leur consentement. Leur niveau culturel n’a jamais été aussi élevé.
Les énormes ressources économiques et technologiques accumulées dans
le cadre du capitalisme permettent d’affirmer qu’une planification démocratique
de l’économie ouvrirait à très court terme la perspective d’une élévation
rapide du niveau de vie de la population. Face à ce constat, qui
demande qu’on lève un peu la tête des vapeurs du capitalisme pourrissant,
les mesquineries comptables d’un François Hollande ou d’un Strauss Khan
ne valent rien. Le salariat, à qui revient
la mission historique de libérer la société des chaînes capitalistes,
ne peut cependant le faire sans organisations syndicales et politiques
qui tendent résolument vers ce but. Les réformistes de tout poil ont
fait faillite. Qu’ils s’en aillent ! Nos organisations doivent
être nettoyées de tous ces dirigeants qui nous promettent qu’en 2020
le capitalisme nous laissera, pour vivre, quelques miettes de plus que
le strict nécessaire. A la soif de comprendre et de lutter qui, dans
la jeunesse et le salariat, monte de toute part, le mouvement communiste
et socialiste doit répondre en levant son plus fier drapeau, celui des
idées et des traditions du marxisme, c'est-à-dire du socialisme scientifique
et révolutionnaire. Jérôme Métellus |
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